J’ai utilisé mes vifs dans un autre lac juste pour ne pas les gâcher : personne ne m’avait prévenu de ce que le Code de l’environnement prévoit ensuite

Relâcher ses vifs invendus dans un autre plan d’eau, même par souci économique ou par respect pour l’animal, peut constituer une infraction pénale sanctionnée par une amende pouvant atteindre 9 000 euros. Le geste paraît anodin, presque écologique : plutôt que de jeter des gardons ou des ablettes encore frétillants, on les libère dans le lac voisin. C’est pourtant exactement ce que le Code de l’environnement encadre le plus strictement, au nom de la protection des écosystèmes aquatiques.

À retenir

  • Une amende de 9 000 euros vous menace si vous ignorez cette règle du Code de l’environnement
  • Même une espèce commune peut être interdite d’introduction si elle n’est pas représentée dans ce lac précis
  • Vos vifs peuvent transporter maladies et espèces envahissantes qui coloniseront le lac pendant des décennies

Ce que dit vraiment la loi sur l’introduction de poissons

Le texte de référence, c’est l’article L432-10 du Code de l’environnement. Il distingue plusieurs cas de figure, et aucun n’autorise à transvaser librement des poissons d’un point d’eau à un autre. Est puni d’une amende de 9 000 euros le fait d’introduire dans les eaux mentionnées par le présent titre des poissons appartenant à des espèces susceptibles de provoquer des déséquilibres biologiques, et dont la liste est fixée par décret, mais aussi d’introduire sans autorisation dans les eaux mentionnées par le présent titre des poissons qui n’y sont pas représentés. : même une espèce parfaitement commune et locale, si elle n’est pas recensée comme présente dans ce lac précis, ne peut y être introduite sans feu vert administratif.

La nuance est subtile mais capitale. Selon l’article L.432-10, il y a trois catégories d’espèces de poissons (y compris grenouilles et écrevisses) : les espèces « susceptibles de provoquer des déséquilibres biologiques », les espèces « représentées » et enfin celles qu’on appelle les espèces non représentées. Un vif de pêche classique, gardon ou ablette acheté chez un revendeur, peut très bien tomber dans cette dernière catégorie selon le plan d’eau où on le relâche. Le pêcheur qui pense faire un geste responsable en libérant ses appâts se retrouve alors, sans le savoir, en infraction caractérisée.

La loi biodiversité de 2016 a d’ailleurs clarifié un point souvent mal compris : la remise à l’eau des poissons n’est plus incriminée dès lors que deux conditions sont remplies : la remise à l’eau a lieu « immédiatement après la capture » ; les poissons relâchés ne doivent pas appartenir à une espèce figurant sur la liste des espèces exotiques envahissantes. Mais cette tolérance concerne la remise à l’eau d’un poisson pêché dans le même plan d’eau, pas le transfert d’un lac à l’autre avec des vifs achetés ou capturés ailleurs. C’est toute la différence entre remettre un poisson chez lui et l’installer chez le voisin sans autorisation de séjour.

Pourquoi une simple bassine de vifs inquiète autant les gestionnaires piscicoles

Le risque n’est pas qu’administratif, il est bien réel sur le terrain. Chaque plan d’eau constitue un écosystème fermé ou semi-fermé, avec son équilibre entre espèces, ses parasites locaux auxquels les poissons résidents ont développé une tolérance, et parfois des pathogènes dormants. Transporter des vifs d’un lac à un autre, c’est potentiellement transporter aussi ce qui vit sur eux et en eux. Une question posée récemment au Sénat le rappelait sans détour : l’introduction de poissons d’élevage ou capturés dans d’autres eaux peut engendrer des problèmes sanitaires et environnementaux, tels que la propagation de maladies et d’espèces envahissantes.

Le phénomène des espèces envahissantes illustre parfaitement l’enjeu. La perche soleil, le poisson-chat ou le pseudorasbora ont colonisé une bonne partie des eaux françaises précisément parce que des transferts non maîtrisés ont eu lieu, souvent avec les meilleures intentions du monde. Une fois qu’une écrevisse de Louisiane ou un poisson-chat s’installe dans un plan d’eau, l’éradication devient quasiment impossible et le déséquilibre biologique s’installe durablement, au détriment des espèces autochtones et de la pêche elle-même. C’est pour cette raison que les pêcheurs ne peuvent remettre à l’eau les espèces exotiques envahissantes comme le pseudorasbora, la perche soleil, l’écrevisse américaine, l’écrevisse signal, l’écrevisse de Louisiane ou le poisson-chat, et que la détention, le transport ou la vente de ces espèces à l’état vivant sont interdits. Un simple bocal de vifs devenu « invendable » peut donc, sans que le pêcheur en ait conscience, servir de vecteur à une invasion biologique dont on parlera encore dans dix ans sur ce lac.

Comment obtenir une autorisation, et que risque-t-on vraiment

Il existe une voie légale pour qui souhaiterait introduire des poissons dans des eaux où ils ne sont pas représentés, mais elle passe obligatoirement par la préfecture. L’autorisation d’introduire dans les eaux des poissons appartenant à une espèce qui ne figure pas sur la liste établie ne peut être accordée qu’à des fins scientifiques après avis du Conseil national de protection de la nature. Toutefois, le préfet peut autoriser, à d’autres fins que scientifiques, l’introduction de poissons d’une de ces espèces lorsqu’elle figure sur une liste fixée par le ministre chargé de la pêche en eau douce. La demande doit préciser noms scientifiques et communs des espèces, quantité, lieu exact de l’opération et durée de validité, laquelle ne peut jamais dépasser cinq ans. Ce formalisme n’a rien de bureaucratique gratuit : il permet aux services de l’État de vérifier qu’aucun risque sanitaire ou biologique ne pèse sur le milieu récepteur avant d’y lâcher quoi que ce soit de vivant.

Sur le plan des sanctions, les agents de l’Office français de la biodiversité et les gardes-pêche disposent de pouvoirs étendus. Les fonctionnaires et agents chargés de la police de la pêche ont le droit de requérir directement la force publique pour la répression des infractions en matière de pêche ainsi que pour la saisie des instruments de pêche, du poisson pêché en infraction et des embarcations, automobiles et autres véhicules. Concrètement, un contrôle au bord de l’eau avec une glacière de vifs non déclarés et non identifiés peut virer au procès-verbal, saisie de matériel comprise.

La prudence la plus simple reste finalement la plus efficace : n’acheter que la quantité de vifs nécessaire à la sortie du jour, et détruire ou donner à un pisciculteur agréé ce qui reste plutôt que de le relâcher où que ce soit. Certaines fédérations départementales, comme celle des Lacs de la forêt d’Orient, rappellent d’ailleurs que la pêche aux vifs est interdite sur les lacs pendant la période du no kill, ce qui montre que la réglementation locale peut ajouter ses propres restrictions à celles du Code de l’environnement. Avant toute sortie carnassier avec des vifs, un coup d’œil au règlement de l’AAPPMA locale évite bien des mauvaises surprises, et protège surtout le lac qu’on aime tant fréquenter.