Mon voisin remet toujours à l’eau les anguilles qu’il sort du Rhône et ce n’est pas parce qu’elles sont trop petites

Mon voisin remonte souvent du Rhône avec deux ou trois anguilles bien grasses, parfois de belle taille, et il les relâche systématiquement. Ce n’est pas une question de centimètres. La vraie raison tient en deux mots : pollution et survie. Le Rhône traîne depuis vingt ans une contamination aux PCB qui rend la consommation de ce poisson risquée sur de larges portions du fleuve, et l’anguille européenne s’est effondrée au point de figurer parmi les espèces les plus menacées d’Europe. Relâcher le poisson n’a donc rien d’un geste sportif gratuit, c’est un réflexe de bon sens, presque de nécessité.

À retenir

  • Une interdiction de consommation discrète mais bien réelle pèse sur les anguilles du Rhône depuis 2005
  • L’anguille européenne a perdu 95% de ses populations larvaires en moins d’une génération
  • Relâcher une anguille argentée, c’est sauver un géniteur qui fuit vers sa dernière reproduction

Le Rhône, un fleuve marqué par les PCB

L’histoire commence en 2005. Le 14 septembre 2005, le préfet du Rhône interdit la consommation des poissons pêchés dans deux zones contaminées, le Canal de Jonage et le plan d’eau du Grand Large, une décision prise conformément à une recommandation de l’AFSSA et en application du principe de précaution. L’année suivante, la situation s’aggrave encore : la zone contaminée s’étend jusqu’à la limite aval de la zone étudiée, au barrage de Vaugris au sud de Lyon.

Depuis, des arrêtés se sont succédé pour encadrer la pêche sur le fleuve. Un arrêté interpréfectoral pris en 2012 par l’Ain, l’Isère et le Rhône porte interdiction de consommation des poissons d’espèces fortement accumulatrices de PCB, dont les anguilles, pêchés dans le fleuve entre le barrage de Sault-Brénaz et la confluence Saône-Rhône. Un peu plus au sud, un arrêté de mai 2009 a interdit la pêche pour consommation et commercialisation des poissons benthiques et bio-accumulateurs comme l’anguille dans le fleuve Rhône et ses canaux dérivés directs, ainsi que dans le Petit-Rhône. Certaines de ces restrictions ont été levées ces dernières années sur des tronçons précis, mais le message reste le même partout : les anguilles du Rhône concentrent des polluants organiques dans leur graisse, bien plus que d’autres espèces, à cause de leur mode de vie sédentaire et de leur position en fin de chaîne alimentaire. Un détail que peu de pêcheurs occasionnels connaissent, d’ailleurs : pour les pêcheurs amateurs, la pêche n’a jamais été interdite en tant que telle, c’est la consommation du poisson qui l’était. On a donc le droit de sortir une anguille de l’eau, mais mieux vaut ne jamais la faire griller.

Une espèce classée en danger critique d’extinction

Au-delà du risque sanitaire, il y a un enjeu de conservation qui dépasse largement le Rhône. L’anguille européenne est classée en danger critique d’extinction par l’UICN. Le chiffre qui frappe le plus, c’est celui de l’effondrement des populations larvaires : la rareté de l’espèce vient de l’effondrement des stocks larvaires, en baisse de 95 % depuis 1980. Un effondrement quasi total en une génération humaine, pour un poisson dont le cycle de vie tient déjà du roman d’aventure. L’anguille européenne est capable de parcourir des milliers de kilomètres pour rejoindre la mer des Sargasses où elle se reproduit, elle a longtemps été présente dans tous nos cours d’eau, étangs et canaux. Les larves qui en naissent traversent ensuite l’Atlantique en sens inverse : la reproduction se fait uniquement en mer des Sargasses, les anguilles y vont après 5 à 20 ans passés en eau douce puis meurent, et les larves dérivent 1 à 3 ans pour rejoindre les côtes européennes.

Face à ce déclin, la France applique depuis plusieurs années un plan de gestion strict, le fameux PGA, adossé au règlement européen. La taille légale minimale est fixée à 12 cm pour l’anguille jaune selon le PGA et le règlement européen 1100/2007, mais les arrêtés préfectoraux peuvent être plus restrictifs. Certaines fédérations vont plus loin : certaines fédérations imposent 20 cm localement. Et tout ce qui ne rentre pas dans les clous repart à l’eau sans discussion : tout poisson plus petit doit être remis à l’eau immédiatement.

L’anguille argentée, une remise à l’eau presque obligatoire

Il y a un stade de la vie de l’anguille où la relâcher devient presque un devoir moral pour tout pêcheur informé. C’est celui de l’anguille argentée, la forme adulte qui s’apprête à repartir vers la mer des Sargasses pour se reproduire une seule fois avant de mourir. La remise à l’eau est obligatoire sur de nombreux bassins pour l’anguille argentée, en migration vers la mer pour se reproduire, une étape vitale pour la survie de l’espèce. Capturer un de ces géniteurs en fin de course, c’est retirer du stock reproducteur un individu qui a survécu dix à quinze ans dans nos rivières, souvent en évitant turbines, pollutions et prédateurs. Autant dire que le relâcher pèse lourd dans la balance écologique.

Les civelles, ces alevins translucides qui remontent des estuaires au printemps, font l’objet d’une protection encore plus stricte. La pêche des civelles, anguille de moins de 12 cm en migration, est strictement réservée aux professionnels avec quotas. Et ces quotas, justement, ne cessent de se resserrer. Le quota de pêche d’anguilles de moins de 12 cm a été fixé à 55 tonnes pour la saison 2025-2026, puis à 43 tonnes pour la saison 2026-2027. Une baisse volontaire, assumée, afin de viser une exploitation durable du stock, conformément au règlement (CE) n°1100/2007.

Ce que ça change concrètement au bord de l’eau

Sur le terrain, la réglementation reste mouvante et pas toujours simple à suivre. Un projet de moratoire sur la pêche de loisir a été reporté après concertation, tandis que la Fédération nationale demande un dispositif global incluant un moratoire sur toutes les pêches, notamment celle de la civelle, et une lutte renforcée contre le braconnage. En clair, la pêche de l’anguille reste autorisée aujourd’hui dans la plupart des cours d’eau français, mais sous surveillance rapprochée, et personne ne serait surpris qu’elle se durcisse encore d’ici deux ou trois saisons. Le geste de mon voisin, en somme, n’a rien d’anodin : entre le risque de manger un poisson chargé en polluants et la volonté de laisser filer un survivant vers les Sargasses, remettre l’anguille à l’eau relève autant de la prudence que d’un pari sur l’avenir du fleuve.