Il faisait à peine sept heures du matin, le soleil commençait déjà à taper fort sur la berge, et j’avais posé ma boîte d’appâts directement sur le gravier, à même la lumière. C’est là qu’un vieux pêcheur s’est approché, a retenu mon bras d’une main ferme, et m’a dit trois mots que je n’oublierai jamais : « Ouvre pas ça. » Ce matin-là, j’ai compris que conserver ses appâts en vie, c’est la moitié de la bataille, et que la plupart des pêcheurs la perdent avant même d’avoir lancé leur ligne.
À retenir
- Un geste oublié de vingt minutes peut anéantir toute une réserve d’appâts
- Chaque type d’appât a ses propres ennemis : chaleur, humidité, chocs thermiques
- Les pêcheurs expérimentés cachent des secrets simples que personne ne partage
La chaleur, ennemie silencieuse de vos esches
Ce que ce pêcheur m’a montré en soulevant le couvercle de ma boîte, c’était un spectacle navrant : des vers avachis, une odeur douceâtre de décomposition, une bouillie rosâtre qui avait remplacé mes belles esches du matin. Vingt minutes au soleil. C’était tout ce qu’il avait fallu.
Comme toute denrée périssable, les vers sont très sensibles aux grands froids, aux fortes chaleurs et aux brusques variations de température. Ce n’est pas une formule de style, c’est une réalité biologique que la plupart des pêcheurs débutants ignorent, et que même des habitués négligent lors des sessions estivales. Que vous utilisiez des vers marins, de la sardine ou des coquillages, tous les appâts ont un point commun : ils sont vivants ou très sensibles à la chaleur, à l’humidité, à l’air libre. Un appât qui a pris un coup de chaud, c’est un appât mort — et un appât mort qui traîne dans la boîte, c’est pire encore.
Qu’un appât ait pris un coup de chaud avant son conditionnement ou que le pêcheur oublie de changer l’eau de ses vifs pendant deux jours, et tout est à jeter. La contamination se propage vite : un ver abîmé tuera tous les autres congénères du bac. C’est la raison pour laquelle le vieux pêcheur a retenu mon bras, non par superstition, mais pour que je ne contamine pas les quelques rescapés qui auraient pu survivre.
Le choc thermique est particulièrement traître. Les vers sont très sensibles aux brusques variations de température. Évitez autant que possible les chocs thermiques soudains qui peuvent être fatals. Sortir brutalement une boîte du frigidaire pour l’exposer immédiatement à 30 °C sur le bord de l’eau, c’est condamner ses appâts à une mort lente mais certaine en quelques dizaines de minutes.
Ce que chaque appât réclame vraiment
Tous les appâts ne se valent pas face à la chaleur, et chacun a ses exigences propres. Prenons les vers de vase, ces petites larves rouges qui font la joie du pêcheur au coup : leur conservation est délicate car leur décomposition est rapide et cela nécessite une surveillance constante. Les temps orageux et les grosses chaleurs d’été leur sont néfastes et nuisent au transport comme à la conservation. Pour disposer d’une larve en bonne condition, il est important de la conserver le plus longtemps possible dans son élément naturel, l’eau, mais il est aussi possible de jouer sur la température et même la luminosité pour ralentir son développement. Un bac avec un fond d’eau claire, à l’ombre complète, est le minimum syndical en sortie estivale.
Pour les asticots, l’ennemi numéro un change de nature. L’ennemi principal de l’asticot est la condensation, l’humidité et la chaleur. Ils peuvent se conserver dans le bac à légumes du réfrigérateur familial, dans une cave fraîche et ventilée ou tout autre endroit dont la température ambiante est comprise entre 4 et 6 °C. Sur le bord de l’eau, sans glacière, ils se transforment en casters (leur stade de pupaison) en quelques heures dès que la température grimpe, ce qui peut d’ailleurs devenir un atout si l’on sait en tirer profit à l’hameçon, mais c’est une autre histoire.
Les vers marins, arénicoles, vers américains, néréides, ont leurs propres fenêtres de tolérance. Les vers marins se conservent dans du sable humide ou des algues, au frais entre 12 et 15 °C. Ces vers sont très fragiles, mais ils peuvent se conserver plusieurs jours si l’on respecte quelques règles. Les chocs thermiques, variation de température de l’eau de mer, tuent les vers : veillez à conserver votre réserve d’eau de mer à la même température que celle dans laquelle sont conservés vos appâts. Une précaution que peu de pêcheurs pensent à prendre lors du transport.
Les bons réflexes au bord de l’eau
La glacière est le premier rempart, mais encore faut-il l’utiliser correctement. La glacière ne doit jamais se trouver en plein soleil, ne serait-ce que dix minutes. C’est souvent là que tout déraille : on pose son matériel le temps de préparer la canne, on oublie, et vingt minutes plus tard les dégâts sont faits. Pour conserver un maximum de fraîcheur à l’intérieur, il faut que l’extérieur soit aussi au frais : recouvrir la glacière d’une grande serviette éponge mouillée régulièrement fait une vraie différence.
Attention cependant à ne pas confondre froid et glacé. Ne jamais mettre en contact direct un pain de glace avec les vers. Pour pallier ce risque, enveloppez votre pain de glace dans une feuille de papier journal. Le gel direct brûle les tissus aussi sûrement que la chaleur, le résultat est identique, un appât inutilisable.
Hors du réfrigérateur et quelle que soit la saison, les précautions sont toujours de mise. Au bord de l’eau, conservez vos vers dans l’eau afin de les protéger des changements de températures et du vent. Un petit récipient type Tupperware rempli de quelques centimètres d’eau et placé toujours à l’ombre fait l’affaire. ce geste simple, que m’a montré ce matin-là ce vieux compagnon d’eau, m’a évité bien des déconvenues depuis.
Une dernière chose, souvent sous-estimée : après une partie de pêche, évitez de réintroduire dans votre réserve à domicile des vers qui ont déjà connu une sortie et des variations importantes de température. Les survivants d’une journée chaude sont fragilisés, leur résistance compromise. Les mélanger à votre stock frais, c’est risquer de perdre l’ensemble. Prévoyez un récipient séparé pour les rescapés, et triez systématiquement avant de ranger. Ce que vous économisez en appâts récupérés, vous pouvez le perdre dix fois sur votre stock si vous négligez ce tri. Un détail de terrain, mais l’un de ceux qui distinguent le pêcheur méthodique de celui qui repart bredouille.
Sources : peche-poissons.com | peche-feeder.com