Les anciens gardaient toujours ces plantes au bord de leur coin de pêche en été : la raison oubliée refait surface chez les naturalistes

Un vieux pêcheur de Loire ne quittait jamais sa berge sans avoir repéré quelques touffes de menthe aquatique et de tanaisie à portée de main. Pas par superstition, pas par hasard. Ce geste avait une logique que les naturalistes et les ethnobotanistes redécouvrent aujourd’hui avec un intérêt renouvelé : ces plantes, poussant naturellement au bord de l’eau, formaient une pharmacopée de terrain dont la pertinence biologique est aujourd’hui bien documentée.

À retenir

  • Trois plantes des berges françaises possèdent des vertus que la science vient à peine de confirmer
  • La tanaisie perturbait non seulement les insectes adultes mais inhibait aussi leur reproduction
  • La reine des prés, plante humble des rives, est l’ancêtre botanique de l’aspirine

Ce que la berge offrait, les anciens le savaient

Les plantes qui ornent nos bords de chemins, nos prairies, nos berges de rivière ont souvent des vertus insoupçonnées. La distinction entre plante « utile » et végétation « ordinaire » est récente. Pendant des générations, le pêcheur assis à l’ombre d’une ripisylve côtoyait un véritable arsenal végétal dont il utilisait les propriétés sans jamais avoir lu la moindre étude scientifique. Le savoir était transmis oralement, de père en fils, de voisin à voisin.

Les répulsifs à base de plantes ont été utilisés pendant des générations dans les pratiques traditionnelles comme mesure de protection personnelle contre les moustiques en quête d’hôtes. En bordure de rivière en plein été, la question des piqûres n’est pas anodine. Entre la guêpe, le taon et le moustique qui tournent dès que l’on pose les pieds dans l’herbe haute, une longue session de pêche peut vite tourner au supplice. La solution était là, à portée de main, dans le fouillis vert des berges.

La tanaisie : le répulsif oublié des berges

La tanaisie est une plante vivace robuste, appartenant à la famille des Astéracées. Elle pousse spontanément à l’état sauvage aux bords des chemins de campagne, en Europe et jusqu’en Sibérie. En France, elle est présente sur une grande partie du territoire, mais absente de certaines régions méditerranéennes où elle est supplantée par la tanaisie annuelle, plus résistante aux conditions arides. Ses pompons jaunes, caractéristiques, apparaissent dès juillet. Difficile de la rater quand on longe un fossé ou une berge exposée au soleil.

Son arme, c’est son odeur. Froissez les feuilles et l’air s’emplira de son odeur puissante et camphrée, que certains qualifieront de désagréable. Mais les pêcheurs d’antan, eux, la qualifiaient surtout d’efficace. La plante fraîche peut être utilisée directement comme répulsif contre les tiques ; on peut se frotter les poignets, la nuque, les chevilles avec une feuille, dont l’odeur repousse tiques et moustiques. Un geste simple, gratuit, et qui ne laisse aucun résidu chimique sur les mains au moment de manipuler l’hameçon.

Cette plante, botaniquement proche des pyrèthres, est également insectifuge, éloignant par son odeur les fourmis, les mites, les puces, les punaises, et le doryphore prédateur de la pomme de terre. Des expériences tendent à démontrer que les substances synthétisées par la plante joueraient davantage un rôle de perturbateur dans le repérage chimique des insectes qu’un rôle de répulsif au sens strict. Des études scientifiques ont également démontré que la tanaisie a la capacité d’inhiber la ponte et l’alimentation des larves de divers insectes. Ce n’est pas anodin : le vieux pêcheur qui bougeait ses feuilles de tanaisie ne chassait pas seulement les adultes, il perturbait aussi la reproduction des nuisibles autour de lui. Un détail que personne n’avait formalisé, mais que le résultat confirmait chaque soir d’été.

Un mot de prudence s’impose néanmoins. La tanaisie est interdite à la vente libre en herboristerie et ne doit jamais être utilisée en cas de grossesse car elle est abortive. Les dangers potentiels de la thuyone, présente dans la tanaisie commune, ont été mentionnés, notamment en cas d’utilisation excessive. Son usage reste donc strictement externe, en friction légère ou en bouquet près de soi.

La menthe aquatique, baume de rivière et alliée de la session

Traditionnellement, la menthe aquatique est surtout à usage externe, d’où ses noms de « baume vert, baume d’eau, baume de rivière ». Ces noms vernaculaires ne sont pas ornementaux : ils décrivent un usage. La menthe aquatique est une plante des zones humides et lieux frais, près des eaux douces, fossés, mares, ruisseaux, rivières de l’ensemble du territoire de l’Europe. elle pousse précisément là où le pêcheur s’installe.

Avec son essence naturelle, la menthe aquatique a des propriétés antiseptiques qui permettraient de tuer près de 90 % des larves de moustiques fraîchement pondues, les bactéries et les algues toxiques. Ce chiffre, issu de travaux sur la composition biochimique de la plante, éclaire d’un jour nouveau le vieux réflexe paysan de maintenir des touffes de menthe à portée de main. La menthe aquatique est principalement utilisée en friction contre les rhumes, les irritations cutanées et les douleurs articulaires, d’où ses surnoms « baume d’eau », « baume des rivières » ou encore « baume vert ».

Concrètement, pour le pêcheur resté des heures immobile dans le froid du soir, les jambes humides et les articulations qui commencent à protester, quelques feuilles froissées sur les genoux avaient une double fonction : éloigner les insectes et apaiser l’inconfort. La menthe aquatique est aussi une bonne fixatrice de berges grâce à ses stolons, apte aux techniques de génie végétal de restauration des cours d’eau. Une plante qui soigne l’homme et stabilise la berge en même temps : voilà une synthèse que même l’ingénierie moderne a du mal à égaler.

La reine des prés : la plante qui a donné l’aspirine, debout sur nos rives

Filipendula ulmaria est toujours associée à du terrain humide : bord de rivière, fossé, plan d’eau, terrain possédant une nappe phréatique proche de la surface, prés humides. Ses grandes hampes fleuries blanches, dont la floraison de juin à août embaume l’air d’un parfum doux et miellé, rappelant celui de l’amande ou de l’aspirine végétale, sont parmi les spectacles les plus caractéristiques de nos berges françaises en plein été. Le pêcheur qui s’installait à son ombre ne cherchait pas un paysage : il cherchait aussi un remède.

L’histoire de cette plante dépasse largement les bords de rivière. Au XIXe siècle, le chimiste Charles Gerhardt a isolé de ses sommités fleuries les précurseurs salicylés qui l’ont conduit à synthétiser l’acide acétylsalicylique, et c’est en référence à son ancien nom botanique Spiraea ulmaria que le médicament fut baptisé aspirine (« a » pour acétyle, « spir » pour spirée). La plante qui fleurit en bordure de Saône ou de Creuse porte donc, dans son nom populaire, l’une des molécules les plus utilisées au monde. Les anciens ignoraient la biochimie, mais ils savaient qu’une infusion de reine des prés soulageait les courbatures du soir après une longue session debout dans l’eau froide.

L’action anti-inflammatoire de la reine des prés est pratiquement identique à celle de l’aspirine, avec l’avantage supplémentaire que la plante protège la muqueuse gastrique grâce à ses tanins. Les travaux récents confirment cette complexité biochimique avantageuse par rapport au médicament synthétisé. Les parties aériennes de la plante, en particulier les fleurs, contiennent des composés tels que l’acide salicylique et des flavonoïdes qui ont des propriétés anti-inflammatoires, antipyrétiques et analgésiques.

Ce qui frappe, au fond, c’est la cohérence de la géographie. Ces trois plantes, tanaisie, menthe aquatique et reine des prés, poussent toutes dans les mêmes milieux humides où l’on pêche en été. Ces végétaux dégagent des parfums citronnés ou mentholés qui perturbent l’odorat sensible des moustiques femelles en quête de sang. Les plantes aromatiques du jardin agissent comme des répulsifs naturels grâce à leurs huiles essentielles. Ce n’est pas un hasard si les anciens les entretenaient près de leurs coins favoris : ils avaient observé, sur la durée, ce que la science confirme aujourd’hui. Le savoir sur les plantes répulsives traditionnelles obtenu à travers les études ethnobotaniques est une ressource précieuse pour le développement de nouveaux produits naturels. La boucle entre terrain et laboratoire est bouclée, et le pêcheur naturaliste qui sait reconnaître ces trois silhouettes végétales au bord de l’eau possède, sans le savoir, une trousse de terrain que bien des randonneurs cherchent encore en pharmacie.