La pince que je viens de retourner n’est pas rouge vif comme je l’imaginais, mais grise et marbrée avec une pointe de blanc à l’articulation. Ce simple détail, repéré au bord d’un ruisseau du Massif central un dimanche après-midi, aurait pu me valoir une infraction sans que je m’en rende compte : cette écrevisse-là est protégée, sa capture est interdite sur tout le territoire français.
L’histoire commence banalement. Mes deux enfants pataugeaient dans l’eau claire, retournant les pierres à la recherche de larves et de petits poissons. Sous une pierre plate, une forme brune a détalé en marche arrière, soulevant un nuage de vase. Réflexe de pêcheur, je l’ai cueillie d’un geste sec derrière la carapace, juste pour la montrer de près aux petits. C’est en la retournant pour observer son ventre, geste presque machinal, que j’ai compris que je marchais sur un terrain bien plus réglementé que je ne le pensais.
À retenir
- La couleur des pinces révèle si vous avez commis une infraction sans le savoir
- Un champignon microscopique peut éradiquer des populations entières en quelques semaines
- Un simple seau contaminé peut transporter la mort d’un ruisseau à l’autre
Ce que la couleur des pinces révèle vraiment
En France métropolitaine, toutes les écrevisses ne se valent pas devant la loi. L’écrevisse à pattes blanches (Austropotamobius pallipes), espèce emblématique de nos ruisseaux en voie de disparition, voit sa pêche strictement interdite dans toute la France et se reconnaît à ses pattes claires et sa petite taille de 8 à 12 centimètres. À l’inverse, plusieurs espèces venues d’Amérique du Nord colonisent aujourd’hui la majorité de nos cours d’eau et leur capture est non seulement autorisée mais franchement encouragée par les fédérations de pêche.
La couleur des pinces reste l’indice le plus rapide sur le terrain. L’écrevisse américaine, la plus répandue, se reconnaît à ses taches rouges sur l’abdomen, tandis que l’écrevisse signal présente une tache claire à la jonction des pinces. Autre repère utile : une tache blanche ou bleutée à l’articulation des pinces, rouges en dessous trahit souvent une espèce invasive bien installée. Quant à l’écrevisse de Louisiane, elle se reconnaît facilement à ses tubercules rouges sur le corps et les pinces, un peu comme si on lui avait planté de minuscules clous de couleur sur toute la carapace. Ce jour-là, la mienne n’avait rien de tout ça : carapace terne, pattes pâles, allure discrète. Le profil type de l’espèce protégée.
Le vrai risque n’est pas la pince qui pince
On imagine souvent le danger d’une écrevisse dans sa capacité à mordre les doigts d’un enfant curieux. La pince peut pincer fort, surtout chez les grands spécimens, mais ce n’est pas là que se niche le véritable enjeu. Le risque, c’est d’avoir en main une espèce à protection stricte sans le savoir, et de la manipuler, voire de la garder en seau pour la montrer plus longtemps, ce qui constitue une infraction. La distinction entre espèces est fondamentale car elle détermine ce que vous avez le droit de pêcher, et l’ignorance n’excuse jamais rien face à un garde-pêche.
Il y a un second risque, plus insidieux encore, qui concerne cette fois les espèces invasives qu’on a parfaitement le droit de capturer. Les écrevisses américaines sont porteuses saines d’une maladie, l’aphanomycose surnommée peste de l’écrevisse, qu’elles transmettent aux espèces locales lorsqu’un contact se produit, la population entière d’un ruisseau pouvant disparaître en quelques semaines. un simple seau ou une épuisette ayant traîné dans une mare colonisée par des écrevisses signal ou de Louisiane peut, transporté ensuite dans un ruisseau à écrevisses à pattes blanches, provoquer une hécatombe silencieuse. C’est exactement ce type de scénario qui a frappé le département du Doubs, où les écrevisses à pattes blanches d’un affluent de la Loue ont été atteintes par la peste de l’écrevisse, entraînant la mort des écrevisses infestées et généralement l’éradication complète de la population du cours d’eau. Un champignon microscopique, invisible à l’œil nu, capable de rayer une espèce entière d’un ruisseau en un été. Face à ça, une pince qui pince un doigt paraît bien inoffensive.
Ce qu’il faut vraiment faire sur le terrain
Sur le terrain, la règle est simple dès qu’on tombe sur une écrevisse au ventre pâle et aux pattes claires : on repose la bête exactement là où on l’a trouvée, sans attendre, sans la garder pour la photo du soir. Pour les espèces invasives en revanche, la logique s’inverse complètement. Il est interdit de relâcher les écrevisses envahissantes à l’eau après leur capture, elles doivent être châtrées avant d’être transportées, un procédé qui les condamne tout en les conservant en bon état pour la cuisine. Concrètement, on ne remet jamais une écrevisse américaine ou signal à l’eau une fois sortie du filet, on ne la relâche pas plus loin en pensant lui rendre service : c’est justement ce type de geste, bien intentionné mais malavisé, qui a disséminé ces espèces d’un bassin versant à l’autre depuis des décennies.
Le matériel joue aussi un rôle qu’on sous-estime largement. Après une sortie sur un cours d’eau suspect, les pêcheurs sont priés de désinfecter tout matériel ayant été en contact avec l’eau au moyen d’un désinfectant de type eau de javel ou ammonium quaternaire. Une épuisette, une paire de bottes ou une nasse qui sèchent une nuit entière avant de servir ailleurs limitent déjà la propagation. Ce jour-là, avec mes enfants, j’ai reposé la bête sous sa pierre, expliqué pourquoi on n’allait pas la ramener dans le seau, et profité que le moment serve de leçon grandeur nature sur ce qui se joue vraiment sous l’eau claire d’un ruisseau. La prochaine fois, avant même de sortir l’épuisette, je regarderai la couleur des pattes à travers l’eau : ça évite bien des questions une fois la bête en main.
Sources : doubs.gouv.fr | epidropt.fr