Ce jour-là, sur la berge d’un étang du centre de la France où je venais traquer la carpe, un soigneur du centre de sauvegarde local m’a tendu discrètement une patte de cygne. Cicatrices profondes, chair marquée en cercle, un membre qui ne se refermait plus complètement. La cause : un bout de fil de nylon, quelques centimètres à peine, oublié par un pêcheur sur la végétation riveraine. Ce jour-là, j’ai arrêté de couper mes chutes de ligne pour les laisser traîner dans l’herbe comme je le faisais depuis des années, en pensant, comme beaucoup, que ces bouts minuscules ne pesaient rien face à l’immensité de la nature.
À retenir
- Une patte de cygne cicatrisée révèle l’invisible : le vrai danger des chutes de nylon abandonné
- Le nylon ne se dégrade pas — ce que vous jetiez il y a dix ans attend toujours sa victime
- Les trois habitudes simples d’un pêcheur qui a compris l’enjeu, et pourquoi les territoires organisent enfin la collecte
Ce que le fil de nylon fait vraiment aux oiseaux
Le mécanisme est d’une simplicité effrayante. Un cygne, un canard ou une mouette pose la patte sur un fil abandonné dans l’herbe ou flottant en surface. Le fil s’enroule, se resserre à chaque mouvement, et l’animal ne peut plus s’en défaire seul. Un hameçon peut être avalé et perforer le système digestif, tandis que les fils peuvent ligoter l’animal au niveau des pattes ou des ailes, jusqu’à ce que les oiseaux meurent épuisés, se noient ou soient retrouvés pendus. Ce n’est pas une hypothèse théorique : en avril 2020, aux étangs d’Ixelles, le corps sans vie d’un cormoran a été retrouvé pendu à un arbre au-dessus de l’eau, probablement emmêlé dans un fil de pêche devenu un piège mortel.
Les cas de sauvetage in extremis existent aussi, et ils racontent la même douleur. En Belgique, des pompiers ont dû intervenir sur un jeune cygne dont un fil de pêche, avec quelques plombs, empêchait l’oiseau d’ouvrir entièrement le bec. Le plus troublant dans cette intervention : l’animal se trouvait visiblement dans cette situation depuis un certain temps car le nylon avait déjà fait une incision dans le bec. Ce ne sont pas des cas isolés propres aux grands cours d’eau. De nombreuses espèces sont victimes d’enchevêtrements ou d’étouffements à cause des déchets de pêche abandonnés, et hérons, passereaux, cygnes, canards et petits mammifères en paient le prix près des cours d’eau français. J’ai moi-même, depuis, repéré deux mouettes rieuses portant encore leur garrot de nylon sur un plan d’eau que je fréquente régulièrement. On s’habitue presque à les voir boiter, ce qui est la pire des choses.
Pourquoi quelques centimètres suffisent à faire des dégâts durables
Le nylon ne pardonne rien parce qu’il ne se dégrade quasiment pas. Un fil coupé et laissé sur la berge peut rester intact des années, résistant à l’eau, au soleil, au piétinement. Les tentatives industrielles pour créer une alternative biodégradable n’ont, à ce jour, pas vraiment abouti : il y a eu deux initiatives de fabrication de monofilament biodégradable destinées à la pêche, mais les deux semblent aujourd’hui abandonnées, que ce soit aux États-Unis ou au Japon. Une piste française existe, portée par une entreprise nommée Seabird, mais rien de généralisé pour l’instant.
Le problème ne s’arrête pas à la biodégradabilité. Même le recyclage classique bute sur des obstacles techniques. Aucune technologie ne permet aujourd’hui le recyclage des tresses, et pour le monofilament nylon, ce sont donc les déchets ordinaires qu’il doit rejoindre. un simple bout de fil coupé au bord de l’eau n’a même pas vocation à finir dans une filière vertueuse : il finit à la poubelle classique, ou pire, dans la nature. Ce constat vaut aussi à plus grande échelle. Sur les plages, la Commission européenne estime que les déchets issus de la pêche représentent près d’un quart des déchets plastiques retrouvés sur nos plages, un chiffre qui grimpe à 40 ou 50% sur certaines plages bretonnes. Le fil que je jetais sans y penser rejoignait, à son échelle, cette masse de plastique qui ne disparaît jamais vraiment.
Ce que je fais différemment maintenant sur la berge
J’ai changé trois habitudes concrètes depuis cette rencontre avec le soigneur. D’abord, je garde une petite pochette étanche accrochée à mon gilet, réservée uniquement aux chutes de nylon, tresse et fluorocarbone. Ensuite, je ramasse systématiquement les fils que je trouve abandonnés par d’autres, même si ça m’oblige à interrompre une pêche. Enfin, je découpe mes vieux bas de ligne en petits tronçons avant de les jeter dans une poubelle classique, pour limiter le risque qu’un animal s’y prenne même dans un container.
Certains territoires organisent désormais des points de collecte dédiés. Dans le golfe du Lion, le Parc naturel marin a mis en place, avec le WWF France, une filière de recyclage des filets de pêche usagés impliquant sept ports, de Leucate à Banyuls-sur-Mer. Ces initiatives restent concentrées sur la pêche professionnelle et le littoral, mais elles montrent qu’une autre gestion du fil de pêche est possible dès qu’on structure la collecte. Rien n’empêche les fédérations de pêche de loisir de s’en inspirer sur les plans d’eau intérieurs, là où justement les cygnes, hérons et canards colverts croisent en permanence le chemin des pêcheurs.
Un dernier détail m’a marqué en discutant avec ce soigneur : la majorité des oiseaux qu’il reçoit blessés par du fil ne sont pas victimes d’une ligne perdue en pleine pêche, mais bien de ces petits résidus coupés volontairement et abandonnés sur place, ceux qu’on juge trop courts pour représenter un danger. C’est exactement l’inverse qui se produit : plus le fil est court, plus il forme facilement un nœud coulant autour d’une patte fine. La prochaine fois que vous coupez un bas de ligne trop usé, ces quelques centimètres méritent une poche, pas la berge.
Sources : parc-marin-golfe-lion.fr | ornithomedia.com