On s’obstine tous à se crémer les mains avant d’escher, alors que ce sont ces deux filtres UV qui décident si le gardon garde le ver en bouche

Un gardon peut repérer une trace chimique invisible à l’œil nu sur un ver de terre avant même de l’approcher, et deux composés précis expliquent en grande partie ce phénomène : l’oxybenzone et l’octinoxate, deux filtres UV que l’on retrouve dans la majorité des crèmes solaires chimiques. Ces molécules, conçues pour absorber les rayons ultraviolets sur notre peau, laissent des résidus sur les doigts qui migrent directement sur l’appât au moment d’escher. Or le gardon, contrairement à nous, perçoit une partie du spectre ultraviolet et possède un odorat redoutablement fin. La combinaison des deux pourrait bien expliquer pourquoi certains jours, sans raison apparente, les touches restent timides.

À retenir

  • Le gardon possède une vision ultraviolette que l’homme ne possède pas
  • L’oxybenzone et l’octinoxate persistent sur la peau et migrent directement sur l’appât
  • Une simple signature UV anormale suffirait à repousser les touches

Le gardon voit ce que nos yeux ignorent

La rétine humaine s’arrête net aux alentours de 380 nanomètres. Celle du gardon va beaucoup plus loin. Des travaux publiés dans les années 1980 ont mesuré précisément la sensibilité spectrale de ce cyprinidé si commun dans nos rivières et nos étangs. Chez le gardon, les pics sont situés de 361 à 398 nm, de 421 à 448 nm, de 501 à 544 nm et de 634 à 666 nm. Concrètement, le gardon bénéficie d’une excellente perception des ultraviolets proches, pratiquement tous les UV A, ce qui est remarquable, des violets, des verts, des orangés et des rouges.

Cette faculté n’a rien d’anecdotique. Elle repose sur un type de cellule photoréceptrice particulier, présent chez les jeunes poissons zooplanctivores. Si certaines espèces conservent ces cônes UV au stade adulte comme les cyprinidés, celles qui prennent de l’expansion dans la chaîne alimentaire en passant du zooplancton à des proies opaques et plus grosses perdent cette vision UV, sauf si elle est utilisée à d’autres fins, comme la communication. Le gardon, lui, reste toute sa vie un chasseur de proies minuscules, insectes, larves, petits crustacés. Il a donc gardé cet outil sensoriel affûté, une sorte de quatrième couleur que nous ne pourrons jamais imaginer.

J’ai souvent observé, en pêche au coup sur une rivière calme du Loiret, des gardons qui inspectaient un asticot pendant de longues secondes avant de se détourner sans le toucher. On attribue ça généralement à la méfiance ou à la pression de pêche. Mais si le poisson perçoit une signature lumineuse anormale sur l’appât, une réflexion UV qui n’existe pas dans la nature, cela change la donne.

Oxybenzone et octinoxate, les deux filtres qui laissent une trace

Ces deux molécules ne sont pas choisies au hasard. Quatre filtres organiques concentrent l’essentiel des preuves de toxicité marine, l’oxybenzone, l’octinoxate, l’octocrylène et le 4-methylbenzylidène camphre, et ils partagent une structure chimique qui les rend persistants dans l’environnement marin et capables de s’accumuler dans les organismes aquatiques. Parmi eux, l’oxybenzone et l’octinoxate sont les plus documentés, au point d’avoir été interdits dans certaines destinations touristiques. Hawaï et la Thaïlande ont d’ailleurs annoncé interdire sur leurs plages les protections solaires contenant de l’oxybenzone et l’octinoxate.

Le problème ne se limite pas aux récifs coralliens. Ces molécules ont été détectées pratiquement partout où des chercheurs ont cherché, dans les eaux côtières de zones touristiques, dans les sédiments marins, dans les tissus de poissons, de moules, d’oursins et de coraux. Un autre filtre chimique très répandu, l’octocrylène, suit la même trajectoire. Il a été retrouvé dans différentes espèces de poissons du monde entier, il peut donc avoir potentiellement un impact sur la chaîne alimentaire et donc la biodiversité.

Ce qui frappe, c’est la quantité qui finit dans l’eau. Environ 25 % des crèmes solaires appliquées sur la peau se dispersent dans l’eau lors des activités aquatiques, selon une recherche publiée dans Environmental Health Perspectives. Un pêcheur qui se crème les mains à midi, avant d’aller escher sur un plan d’eau à 15 heures, dépose donc encore une charge chimique non négligeable sur ses doigts, malgré le rinçage. Ces composés lipophiles adhèrent à la peau et se transfèrent facilement au contact d’un ver ou d’un asticot humide.

Ce que ça change concrètement au bord de l’eau

Aucune étude scientifique n’a, à ce jour, mesuré précisément le taux de refus de touche du gardon en fonction de la présence d’oxybenzone sur un appât. Ce lien direct reste à démontrer par des travaux dédiés. Mais les deux briques du raisonnement, elles, sont solidement établies : un poisson capable de voir dans l’ultraviolet proche, et des molécules chimiques UV-actives qui contaminent durablement les mains et l’eau environnante. Le doute suffit à justifier une précaution simple.

La solution la plus radicale reste le lavage minutieux des mains à l’eau claire, sans savon parfumé, juste avant d’escher, plutôt qu’une confiance aveugle dans le seul rinçage matinal. Les crèmes minérales à base d’oxyde de zinc ou de dioxyde de titane, qui restent en surface de la peau au lieu de pénétrer, limitent aussi le transfert de composés actifs vers l’appât, même si elles ne sont pas exemptes de tout impact environnemental. Certains pêcheurs expérimentés préfèrent tout simplement frotter leurs mains avec un peu de terre ou de vase avant de manipuler les vers, une astuce de bord de l’eau qui neutralise les odeurs étrangères, crème solaire comme nicotine ou essence.

Le détail qui mérite d’être gardé en tête pour la prochaine session : la vision UV du gardon n’est pas un simple gadget sensoriel, elle sert avant tout à repérer le zooplancton translucide dans une eau turbide, là où la lumière visible classique ne suffit pas. Un appât qui renvoie une signature UV anormale se comporte, à ses yeux, comme un objet qui ne devrait pas exister dans son univers alimentaire habituel. Autant limiter les sources de doute avant même de lancer sa ligne.