La règle, on la pose presque toujours à l’endroit où la nageoire caudale du brochet se scinde en deux lobes, cette fameuse fourche qui marque une cassure nette dans le corps du poisson. Réflexe universel, hérité des concours de bass américains ou simplement transmis de génération en génération sur les berges. Mais le texte réglementaire ne dit rien de tel. La longueur des poissons est mesurée du bout du museau à l’extrémité de la queue déployée, selon l’article R436-18 du Code de l’Environnement. Une nuance qui change tout, et qui peut transformer un brochet légal en poisson à remettre à l’eau, ou l’inverse.
À retenir
- La règle à la fourche de la queue : une pratique universelle qui contredit la loi française
- Un écart de 5 à 10 % selon la méthode utilisée : plusieurs centimètres qui changent tout
- Des règles locales variables et des fenêtres de capture : avant de partir, vérifiez l’arrêté préfectoral
Ce que dit exactement le texte de loi
L’article R436-18 ne laisse aucune place à l’interprétation, du moins sur le papier. Les poissons ne peuvent être pêchés et doivent être remis à l’eau immédiatement après leur capture si leur longueur est inférieure à 0,50 mètre pour le brochet, cette longueur étant mesurée du bout du museau à l’extrémité de la queue déployée. Le mot clé, c’est « déployée ». Pas fourche, pas base de la nageoire, pas moyenne entre les deux lobes caudaux. La queue entière, étirée à plat, jusqu’à sa pointe la plus lointaine.
Ce seuil national de 50 centimètres n’est d’ailleurs qu’un plancher. Le préfet peut, par arrêté motivé, porter le brochet à 0,60 mètre dans les eaux de 1ère et de 2ème catégorie, et c’est aujourd’hui le cas dans une majorité de départements. En Meuse par exemple, la taille minimum de capture est fixée à 0,60 mètre, dans les eaux de première et de deuxième catégorie. Autant dire qu’un brochet mesuré à la fourche à 58 centimètres, qui atteindrait peut-être 62 ou 63 centimètres en longueur totale déployée, change carrément de statut légal selon la méthode utilisée. Ce n’est pas un détail de puriste, c’est la différence entre relâcher un poisson ou risquer une infraction.
Pourquoi cette confusion perdure sur le terrain
La mesure à la fourche vient d’une logique biologique tout à fait valable, mais qui n’a jamais été celle retenue par le législateur français. Les scientifiques et les compétitions internationales de pêche sportive utilisent parfois cette référence parce qu’elle est plus stable, moins sensible à l’usure ou aux blessures des rayons de la nageoire. Le souci, c’est que cette pratique s’est diffusée dans l’imaginaire collectif des pêcheurs sans jamais correspondre au texte réglementaire français. Mesurer la longueur fork jusqu’à la fourche de la queue plutôt que la longueur totale donne une valeur 5 à 10 % plus petite, un écart qui peut représenter plusieurs centimètres sur un brocheton frôlant la maille.
J’ai vu plus d’une fois, en garde-pêche ou en discussion sur une berge de Brenne, deux pêcheurs se disputer sur la légalité d’une capture simplement parce que l’un tenait le mètre jusqu’à la fourche et l’autre jusqu’au bout des rayons déployés. Le brochet a cette particularité anatomique de posséder une nageoire caudale fourchue assez marquée, contrairement à un silure ou une carpe dont la caudale arrondie laisse moins de place au doute. C’est justement cette morphologie qui alimente la confusion : plus la fourche est prononcée, plus l’écart entre les deux méthodes de mesure se creuse.
La bonne méthode, geste par geste
Sur le terrain, la manipulation reste simple à condition de respecter l’ordre des opérations. Le poisson se pose à plat, sur le flanc, jamais suspendu par les ouïes ou tenu à la verticale. On utilise un tapis de réception flottant gradué ou un mètre ruban étendu sur l’herbe, jamais sur du gravier qui abîmerait les écailles, le poisson étant maintenu sans pression sur les ouïes. La mâchoire doit être fermée pour le point de départ, et surtout, il faut prendre le temps d’étirer délicatement la nageoire caudale à plat avant de lire la graduation à son extrémité la plus reculée.
Ce geste de déploiement, souvent négligé dans la précipitation du relâcher, fait toute la différence. Un brochet stressé referme naturellement sa caudale en éventail replié, ce qui raccourcit artificiellement la mesure de plusieurs centimètres. Prendre trois secondes de plus pour l’étaler proprement peut faire basculer un poisson du côté légal ou illégal de la maille. Une astuce de terrain consiste à glisser le mètre sous le poisson allongé et à repousser doucement le bout de la nageoire avec l’index avant de figer la lecture, sans jamais forcer sur un poisson déjà fragilisé par le combat.
Des règles locales qui compliquent encore le jeu
La difficulté ne s’arrête pas à la méthode de mesure. Plusieurs fédérations expérimentent désormais des fenêtres de capture, un système qui impose de relâcher les poissons trop petits. De plus, les trop gros. Dans les Côtes-d’Armor, une fenêtre de capture est expérimentée à partir de 2025 sur une base volontaire et sur plan d’eau spécifique, suivie sur une période significative pour évaluer l’efficacité de cette mesure de gestion sur les populations de brochet. Ailleurs, certains départements imposent qu’un brochet dépassant 80 centimètres soit obligatoirement remis à l’eau, pour préserver les grosses femelles reproductrices qui portent l’essentiel du potentiel de ponte. Autant dire qu’avant chaque sortie, un coup d’œil à l’arrêté préfectoral local vaut mieux qu’une intuition, aussi affûtée soit-elle après vingt saisons de pêche au brochet.
Sources : peche-au-brochet.fr | federationpeche22.fr