Je remettais à l’eau chaque perche-soleil pour respecter le no-kill : un garde-pêche m’a montré que je ne rendais pas du tout service à la rivière

Le garde-pêche a été clair : chaque perche-soleil relâchée dans l’eau, même vivante et en pleine forme, est une infraction. J’ai mis du temps à encaisser l’info, moi qui pensais bien faire en pratiquant un no-kill systématique sur toutes mes prises. En réalité, cette petite perche aux couleurs tropicales n’a rien d’un poisson comme les autres dans la réglementation française, et la remettre à l’eau revient à nourrir le problème qu’elle représente.

À retenir

  • Depuis 2018, la perche-soleil figure sur la liste des espèces exotiques envahissantes : la relâcher immédiatement après capture est devenu illégal
  • Ce poisson « inoffensif » détruit les écosystèmes en compétition massive avec les espèces autochtones et en prédatant leurs alevins
  • Les pêcheurs doivent l’euthanasier sur place, mais sa chair fine peut devenir une friture savoureuse plutôt qu’un déchet

Un statut qui a basculé en 2018

Ce que j’ignorais, c’est que la perche-soleil a changé de catégorie juridique il y a quelques années. Elle a été classée par arrêté dans la liste des espèces animales exotiques envahissantes (EEE), un texte daté du 14 février 2018 et complété en 2020. Avant cette bascule, elle appartenait à une catégorie moins contraignante, celle des espèces « susceptibles de provoquer des déséquilibres biologiques », où la remise à l’eau immédiate restait tolérée depuis la loi biodiversité de 2016.

Le changement de statut a tout bouleversé. Depuis l’entrée en vigueur de la loi dite biodiversité, la remise à l’eau des poissons pêchés n’est plus incriminée, dès lors que deux conditions sont remplies : la remise à l’eau a lieu immédiatement après la capture, et les spécimens relâchés n’appartiennent pas à une espèce figurant sur la liste des EEE. Or la perche-soleil coche justement cette case qui exclut toute tolérance. Dans le cadre de la pêche, sa remise à l’eau, même immédiate, est donc désormais interdite et pénalement répréhensible en France. Le classement EEE va d’ailleurs bien au-delà de la seule question du relâcher : il a pour effet d’en interdire l’introduction en France, la détention, l’utilisation, l’échange, le transport à l’état vivant et la commercialisation. un pêcheur qui garderait une perche-soleil vivante dans un seau pour la montrer à ses enfants avant de la relâcher commet déjà une infraction, même si le risque de verbalisation reste faible dans les faits.

Pourquoi ce petit poisson coloré pose un vrai problème

J’avoue que la beauté de ce poisson m’avait toujours trompé. Avec sa robe qui mélange bleu, vert-olive, jaune et orange, la perche-soleil ressemble davantage à un poisson d’aquarium échappé qu’à un envahisseur. C’est d’ailleurs exactement son histoire : introduite sur le continent européen, et notamment en France dès la fin du XIXe siècle, initialement pour l’aquariophilie et l’agrément des étangs. Ce n’est donc pas une colonisation accidentelle mais bien une importation volontaire, motivée par son esthétique, qui s’est ensuite retournée contre les écosystèmes locaux.

Le garde-pêche m’a détaillé les mécanismes précis qui inquiètent les gestionnaires de rivières. La perche-soleil entre en compétition avec les espèces autochtones pour la nourriture et l’habitat, exerce une prédation sur les œufs et alevins d’espèces autochtones, et modifie les équilibres écologiques par sa forte densité dans les milieux qu’elle colonise. Le problème, c’est qu’elle cumule tout : une voracité qui ne fait pas de détail parmi les proies disponibles, une reproduction rapide, et une capacité à s’installer massivement dans les eaux calmes. Très vorace, elle s’attaque à de nombreuses proies de toutes tailles, vers, invertébrés, alevins, et se capture facilement à la ligne. Cette facilité de capture, qui en fait un poisson idéal pour initier un enfant à la pêche, devient paradoxalement un argument pour la retirer du milieu plutôt que pour la protéger.

Autre nuance qui m’a surpris : sur le plan strictement piscicole, cette espèce n’apporte quasiment rien. Sa faible valeur halieutique tient au fait que, de taille modeste, elle prend la place d’espèces patrimoniales sans bénéfice pour la pêche. On perd donc sur les deux tableaux : moins de biodiversité native et pas de compensation sportive digne de ce nom.

Ce que la loi attend concrètement du pêcheur

Sur le terrain, la consigne du garde-pêche était sans ambiguïté. En raison de son statut d’espèce envahissante, la réglementation est stricte : il est formellement interdit de la remettre à l’eau après capture, de la transporter vivante, ou de l’utiliser comme vif. Concrètement, dès qu’une perche-soleil se retrouve au bout de la ligne, elle doit être mise à mort sur place, et non relâchée dans l’espoir de « faire un geste pour la nature ». Les pêcheurs sont tenus de l’euthanasier pour éviter toute propagation, une formulation qui sonne froid mais qui traduit une logique de gestion assumée par les fédérations de pêche.

Sur certains bassins particulièrement touchés, la démarche va encore plus loin. La destruction des populations, notamment lors de pêches de régulation, est encouragée pour tenter de limiter son impact. Ces opérations, souvent organisées par les AAPPMA locales, visent à faire chuter la densité de perches-soleil dans les zones où elles ont pris le dessus sur les espèces patrimoniales comme la vandoise ou le brochet.

Reste la question qui taraude beaucoup de pêcheurs occasionnels : que faire du poisson une fois sorti de l’eau ? La réponse tient en un mot, la consommation. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas un poisson à jeter sans autre forme de procès : sa chair est fine et savoureuse, sa petite taille la rend simplement peu rentable à préparer. En friture entière, elle trouve d’ailleurs sa place dans les carniers des adeptes du « tout garder » sur les plans d’eau colonisés. Un détail qui change tout dans la façon d’aborder cette pêche : au lieu de la vivre comme une contrainte réglementaire pénible, autant la transformer en occasion de ramener une friture croustillante à la maison, ce qui donne un sens concret à un geste qui, sur le papier, ressemblait surtout à une punition.