Au fond d’un tiroir de garage, glissée sous une vieille boîte en plastique orange, une cuiller Mepps Shimmy n°2 avec son emballage d’origine. Quarante ans d’oubli. Et pourtant, sur certaines plates-formes de vente entre collectionneurs, ce genre de trouvaille vaut désormais plusieurs dizaines d’euros. Le marché des leurres vintage est bien réel, discret, mais en pleine ébullition.
À retenir
- Des leurres oubliés depuis quarante ans atteignent désormais plusieurs centaines d’euros aux enchères
- Les poissons nageurs en bois des années 1920-1960 constituent le graal des collectionneurs
- Les versions française des Rapala des années 1960-1980 forment une niche de collection méconnue et prisée
Une histoire de pêche qui a traversé les générations
Les leurres anciens portent en eux toute l’histoire de la pêche sportive française, et ça, les collectionneurs l’ont compris avant tout le monde. Depuis le début du XXe siècle, les magazines mensuels « La Pêche illustrée », « La Pêche indépendante » et « Au Bord de l’Eau » constituent une mine d’informations sur le matériel français fabriqué entre 1900 et 1960. Les modèles qui y sont répertoriés sont aujourd’hui les plus recherchés.
Côté français, deux maisons dominent la mémoire collective des pêcheurs : Mepps et Pezon & Michel. C’est en 1938 qu’André Meulnart, alors ingénieur chez Peugeot, mit au point une cuiller très efficace qu’il nomma Aglia, « papillon » en latin, parce qu’elle papillonnait dans l’eau. Cette cuiller, devenue l’une des plus vendues au monde, possède des versions d’époque qui font le bonheur des vitrines de collection. Dès le milieu des années 30, Mepps commercialisait également une gamme de moulinets, dont le plus connu est le Vamp, breveté par André Meulnart et considéré comme le premier moulinet français à tambour fixe fabriqué en série. Le Vamp 1er modèle reste particulièrement rare et recherché par les collectionneurs.
À la mode durant l’entre-deux-guerres, et au nom souvent évocateur, en témoignent le Merveilleux, le Fury ou le Frétillant, le devon était utilisé pour la pêche à la truite ou au saumon. Ces petits leurres rotatifs en métal, que l’on trouvait dans tous les catalogues Manufrance, sont devenus de vrais objets de curiosité. En bois ou en caoutchouc, articulé ou rigide, le poisson nageur est entré dans la légende avec Rapala. Dans l’hexagone, on recherchera le Pike Couic de Louis Perrot ou les Floppy et Plucky, distribués par Pezon & Michel.
Les leurres bois : la catégorie qui affole les enchères
Parmi tous les segments de collection, les poissons nageurs en bois constituent le graal. L’américain Creek Chub Bait Company, dont les modèles circulaient en France via les catalogues d’importateurs comme Au Pêcheur Breton ou Wyers Frères, illustre parfaitement cette frénésie. Le Creek Chub Pikie est un leurre de pêche vintage introduit dans les années 1920 par la Creek Chub Bait Company. Le leurre était conçu pour imiter un vif et était prisé des pêcheurs pour son réalisme et sa nage vivante. Sur les marchés spécialisés, le prix d’un Creek Chub Pikie vintage peut varier selon son état, son âge, sa rareté et sa couleur. Ces leurres peuvent atteindre de quelques euros à plusieurs centaines de dollars, les exemples les plus précieux partant à plusieurs milliers lors de ventes aux enchères. Les versions les plus rares sont celles avec des finitions spéciales ou des yeux en verre.
Sur Leboncoin, la réalité française est plus accessible mais l’engouement est bien là. Deux anciens grands leurres en bois popper Creek Chub Pikie des années 50 en 22 et 18 cm s’échangent autour de 250 euros. Un seul exemplaire en 22 cm se négocie autour de 140 euros. Des sommes qui feraient ricaner il y a vingt ans, quand ces mêmes leurres ramassaient la poussière au fond des boîtes de vide-greniers.
Entre 1920 et 1960, la compagnie Creek Chub commercialisa des centaines de modèles. En feuilletant les catalogues Manufrance des années 20 aux années 50, ou ceux de maisons comme Louis Perrot, Le Pêcheur Breton ou Wyers Frères, on constate que presque tous les modèles de « poissons nageurs » étaient importés des États-Unis. Ce qui, paradoxalement, en fait aujourd’hui des pièces d’autant plus rares sur le marché français.
Comment savoir ce que vaut vraiment votre vieille boîte
Avant de bazarder l’héritage pêche de votre grand-père, quelques réflexes s’imposent. La meilleure façon de connaître la date de fabrication d’un leurre est de retrouver dans les magazines de pêche anciens la première publicité le concernant. Le mois et l’année de publication donneront des informations très précises. Les catalogues de marques, eux aussi, constituent des références solides pour dater et identifier.
L’état de conservation prime sur tout le reste. Un leurre dans sa boîte d’origine avec son emballage intact multiplie la valeur par deux, parfois trois. La peinture intacte, les hameçons d’époque non remplacés, et surtout l’absence de rouille : voilà les critères que scrutent les acheteurs. La cuiller, qu’elle soit tournante, ondulante ou vaironnée, fait le bonheur des collectionneurs par ses innombrables modèles. Et sur eBay.fr comme sur les groupes Facebook dédiés, en raison du petit engouement pour la collection « pêche », de nombreux livres en français consacrés aux moulinets, cannes et surtout aux leurres ont été publiés, permettant aux néophytes de s’y retrouver.
Les marques françaises à surveiller en priorité : Mepps (surtout les premières Shimmy et les Aglia dans des coloris rares), les cuillers Cyclex Pezon Michel des années 1950, les Saphir, les Suissex et les Voblex. Côté devons, les modèles en métal des années 30-40 avec leur emballage papier d’époque sont particulièrement convoités. Un lot hétéroclite qui semblait sans valeur peut rapidement atteindre 50 à 80 euros entre les mains du bon acheteur.
Collectionner sans trahir le pêcheur
Ce qui est fascinant dans cette communauté, c’est que beaucoup de ces collectionneurs sont avant tout des pêcheurs actifs. Certains possèdent plus de 4000 Rapala, du matériel casting vintage des années 1940 et des leurres craftés venus du monde entier. Tous sont opérationnels, tous pêchent régulièrement, leurs propriétaires se faisant un devoir d’organiser un roulement permanent de leur stock, afin que chaque objet prenne l’air. Cette approche tranche avec le collectionneur classique qui enferme ses pièces derrière une vitrine.
Il y a quelque chose de profondément cohérent dans cette démarche. Dans les années 1930, Lauri Rapala, pêchant dans les eaux du lac Paijanne en Finlande, observait que les prédateurs affamés qui se précipitaient sur un banc de vairons attaquaient systématiquement celui qui nageait moins bien, qui semblait blessé. Ce premier leurre en balsa taillé au couteau est l’ancêtre direct d’objets qui s’arrachent aujourd’hui sur les marchés en ligne. La boucle est bouclée : seul fabricant de grande série à utiliser du bois de balsa issu de sources responsables, Rapala reste fidèle à la nature sans jamais faire de compromis sur l’artisanat.
Un détail que peu de gens connaissent : les premiers Rapala importés en France dans les années 1960 portaient parfois des codes couleur différents des versions scandinaves, adaptés aux préférences des pêcheurs hexagonaux. Dans les années 1960-1980, la France était le troisième importateur mondial de Rapala, derrière les États-Unis et le Japon. Ces modèles spécifiquement distribués pour le marché français, avec leurs teintes particulières et leurs boîtes à inscriptions françaises, constituent une niche de collection à part entière, encore peu exploitée.
Sources : ebay.fr | lepoisson-bleu.fr