On s’obstine tous à relâcher les écrevisses rouges remontées dans la balance, alors que ce geste est justement celui qui vide la rivière

Relâcher une écrevisse de Louisiane dans la rivière n’est pas un geste de respect envers la nature. C’est une infraction, et surtout une manière très efficace d’accélérer l’invasion de ce crustacé venu des Etats-Unis. Beaucoup de pêcheurs continuent pourtant ce réflexe, hérité des habitudes prises avec les poissons, sans savoir qu’ils commettent une erreur à la fois écologique et légale.

La confusion vient souvent d’un vieux réflexe de pêcheur responsable : on remet à l’eau ce qu’on ne consomme pas, par respect pour la ressource. Mais l’écrevisse rouge n’est pas une ressource à préserver. C’est une espèce exotique envahissante, et la loi française est catégorique sur ce point.

À retenir

  • Un seul geste automatique : relâcher une écrevisse rouge remontée dans la balance. Mais pourquoi ce réflexe du pêcheur responsable devient-il soudain un crime écologique ?
  • Trois tonnes par hectare en quelques années : comment un animal de la taille d’une main peut-il transformer radicalement un écosystème entier ?
  • Une femelle fécondée, c’est 150 à 200 petits garantis en une seule saison. Quelle est la véritable menace qu’elle représente pour les espèces autochtones ?

Une interdiction claire, trop souvent ignorée

Leur introduction dans les milieux aquatiques est interdite, selon l’article L. 432-10-2° du code de l’environnement. Concrètement, remettre à l’eau une écrevisse de Louisiane capturée revient juridiquement à une réintroduction, donc à une infraction. Plusieurs fédérations de pêche le rappellent noir sur blanc sur leurs fiches espèces : espèce susceptible de créer un déséquilibre biologique, elle est indésirable, il est interdit de la relâcher et de la transporter vivante.

Le texte de référence date du 14 février 2018. L’arrêté ministériel du 14 février 2018, pris en application de plusieurs règlements européens, fixe la liste des espèces animales exotiques envahissantes pour lesquelles la détention, le transport, la vente ou l’achat de spécimens vivants est interdit. Dans de nombreux départements comme la Loire-Atlantique, la règle est limpide : la pêche de l’écrevisse de Louisiane est autorisée, mais réglementée : la remise à l’eau de spécimens vivants est interdite, le transport de spécimens vivants est interdit (nécessité de châtrer les écrevisses avant transport). J’insiste sur ce détail qui surprend souvent les néophytes : il faut littéralement tuer l’animal sur la berge, avant même de songer à le ramener chez soi pour la casserole.

Pourquoi un seul individu relâché peut suffire à coloniser un secteur

La biologie de cette écrevisse explique la fermeté du texte réglementaire. Sa fécondité est hors norme comparée aux espèces locales. L’expansion de l’Écrevisse rouge de Louisiane s’explique par sa grande fécondité, les femelles adultes peuvent donner en une seule incubation environ 150-200 juvéniles et jusqu’à deux pontes par an dans certaines conditions. Une femelle fécondée remise à l’eau, c’est potentiellement toute une colonie qui s’installe en quelques mois dans un fossé jusque-là préservé.

La rapidité de colonisation n’est pas une vue de l’esprit. En Brière, dans le marais de Loire-Atlantique, en 1999 on estimait sa population à trois tonnes par hectare dans certaines zones du marais. Trois tonnes à l’hectare, c’est un chiffre qui donne le vertige quand on pense qu’il s’agit d’un animal de la taille d’une main. J’ai pêché dans des secteurs du Sud-Ouest où littéralement chaque coup de balance ramenait son lot d’écrevisses rouges, au point qu’il devenait difficile de cibler autre chose.

L’impact ne se limite pas à la simple présence en nombre. L’écrevisse de Louisiane se reproduit vite, mange presque tout et creuse des galeries dans les berges. Elle consomme végétaux aquatiques, invertébrés, œufs de poissons ou jeunes amphibiens, ce qui peut appauvrir des écosystèmes entiers. Elle vide littéralement le milieu de ses ressources, frayères comprises, ce qui touche directement les populations de brochets, de perches ou de truites qui dépendent de ces mêmes zones de reproduction.

Le danger sanitaire pèse encore plus lourd sur les écrevisses autochtones, déjà en déclin sévère en France. Elle représente surtout une menace directe pour les espèces autochtones comme l’écrevisse à pattes blanches, car elle peut être porteuse saine de la peste de l’écrevisse, un pathogène mortel pour les populations européennes. L’écrevisse de Louisiane peut porter le champignon sans en souffrir elle-même, mais un seul contact suffit à décimer une population d’écrevisses à pattes blanches sur un cours d’eau entier. C’est ce mécanisme précis qui rend la remise à l’eau si dangereuse, bien au-delà de la simple prolifération numérique.

Ce que le pêcheur doit vraiment faire sur la berge

La marche à suivre est finalement assez simple, même si elle demande un petit effort mental la première fois. Toute écrevisse rouge remontée dans la balance doit être mise à mort sur place, avant tout transport. Lorsque vous pêchez les écrevisses américaines vous devez obligatoirement les tuer avant de les transporter. Un simple choc dans un seau d’eau glacée ou un passage rapide au congélateur suffit, pas besoin de matériel spécifique.

Certains territoires vont plus loin en organisant des campagnes de piégeage encadrées. Dans l’Indre, par exemple, repérée en Brenne en 2007, elle fait l’objet d’un programme de lutte conduit par le Parc naturel régional depuis 2009 par piégeage et destruction, mené sur plusieurs centaines d’étangs en collaboration avec des propriétaires. Ces initiatives montrent qu’une gestion coordonnée, pêcheurs et gestionnaires main dans la main, peut au moins freiner la progression, même si l’éradication totale reste hors de portée sur un territoire aussi vaste que le nôtre.

Un dernier point mérite d’être connu des amateurs de bonnes assiettes : consommer ces écrevisses est parfaitement légal et même encouragé, à condition de respecter le circuit réglementaire. Dans certains départements comme la Loire-Atlantique, le transport vivant des écrevisses est circonscrit au département, et les piégeurs, transporteurs et sites de destruction et transformation sont identifiés et détenteurs d’une autorisation individuelle. Concrètement, un particulier peut piéger, tuer sur place et cuisiner ses écrevisses sans souci, mais la vente ou le transport organisé restent encadrés par une autorisation préfectorale spécifique. Autant dire que la prochaine fois qu’une pince rouge pointe le bout du nez dans votre balance, la meilleure chose à faire pour la rivière, c’est de la garder pour le court-bouillon plutôt que de la relâcher d’un geste machinal.