Un pêcheur remonte un carrelet plein d’écrevisses de Louisiane un dimanche d’octobre, les glisse vivantes dans un seau pour les cuisiner le soir même chez lui, et se retrouve avec un procès-verbal en poche. Sa défense ? « Je pensais que c’était autorisé toute l’année. » Mauvaise pioche. En France, transporter vivantes des écrevisses américaines n’est jamais autorisé, quelle que soit la saison, et l’infraction peut coûter jusqu’à 150 000 euros d’amende et un an d’emprisonnement au titre du code de l’environnement. La confusion vient d’un raisonnement logique en apparence : ces écrevisses ne sont pas protégées, on peut donc les prélever librement. Mais prélever et transporter vivant sont deux choses radicalement différentes aux yeux de la loi.
L’écrevisse de Louisiane (Procambarus clarkii), l’écrevisse signal (Pacifastacus leniusculus) et l’écrevisse américaine (Faxonius limosus) figurent toutes trois sur la liste des espèces exotiques envahissantes réglementées en France, un classement qui découle du règlement européen n°1143/2014 relatif à la prévention et à la gestion de l’introduction de ces espèces. Concrètement, ce statut interdit leur introduction dans le milieu naturel, leur détention, leur transport, leur utilisation et leur commerce sous forme vivante. La pêche elle-même reste tolérée dans de nombreux cours d’eau et plans d’eau, souvent même encouragée puisque ces écrevisses colonisent les milieux au détriment des espèces locales. Mais la règle est sans ambiguïté : tout individu capturé doit être mis à mort sur place, ou transporté déjà mort. Le seau rempli d’eau avec des bêtes qui continuent à s’agiter dedans, c’est précisément la scène qui pose problème sur le plan légal.
À retenir
- Pourquoi la loi distingue pêche autorisée et transport vivant interdit ?
- Quel risque caché menace les écosystèmes locaux à chaque transport ?
- Existe-t-il vraiment des différences légales selon l’espèce d’écrevisse capturée ?
Pourquoi une règle aussi stricte pour un animal jugé « nuisible »
La logique derrière cette interdiction n’a rien d’administratif ou de tatillon. Ces écrevisses nord-américaines sont porteuses saines d’un champignon parasite, l’Aphanomyces astaci, responsable de la peste des écrevisses. Elles y résistent parfaitement, mais ce pathogène est mortel pour les écrevisses autochtones européennes, notamment l’écrevisse à pattes blanches (Austropotamobius pallipes), aujourd’hui en fort déclin sur une grande partie du territoire. Un seul individu vivant transporté d’une rivière à une mare voisine, ou relâché par mégarde dans un plan d’eau différent de celui où il a été pêché, peut suffire à introduire le parasite dans un milieu jusque-là préservé. C’est tout l’écosystème local qui bascule en quelques mois.
Il y a aussi la question de la dispersion géographique pure. Ces espèces creusent des terriers qui fragilisent les berges, se reproduisent à une vitesse déconcertante (une femelle de Louisiane peut porter plusieurs centaines d’œufs) et s’adaptent à des conditions que les écrevisses françaises tolèrent mal, notamment les eaux stagnantes et polluées. Chaque transport vivant, même bien intentionné, ouvre une porte vers un nouveau bassin versant. Les agents de l’Office français de la biodiversité (OFB) le rappellent régulièrement lors de leurs contrôles en bord de rivière : l’objectif n’est pas de sanctionner le pêcheur du dimanche, mais d’éviter que sa glacière ne devienne un vecteur de colonisation.
Ce que dit précisément la loi, et ce qui est réellement sanctionné
Le code de l’environnement, dans ses articles consacrés aux espèces exotiques envahissantes, prévoit des sanctions calquées sur celles applicables aux espèces protégées. Concrètement, la détention ou le transport de spécimens vivants expose à une amende pouvant atteindre 150 000 euros et à un an d’emprisonnement, des peines qui grimpent en cas de récidive ou d’activité commerciale organisée. Dans la pratique, les contrôles de terrain donnent rarement lieu à des peines maximales pour un particulier isolé : le plus souvent, l’agent verbalisateur constate l’infraction, saisit les animaux (qui sont euthanasiés sur place) et dresse un procès-verbal transmis au procureur, qui peut déboucher sur une amende forfaitaire ou une composition pénale. Mais le risque juridique existe bel et bien, et il grimpe fortement si la personne contrôlée transporte une grande quantité d’individus ou tente de les revendre, ce qui bascule alors dans le trafic commercial d’espèce réglementée.
La bonne pratique, largement diffusée par les fédérations de pêche départementales, consiste à tuer l’écrevisse immédiatement après capture, par choc thermique dans une eau très froide ou par mise à mort rapide, puis à la transporter dans une glacière classique. Certains pêcheurs utilisent aussi la technique du bac d’eau bouillante en bord de rivière, méthode radicale mais efficace pour respecter la loi sans perdre de temps sur place. Autre point souvent ignoré : il est également interdit de relâcher une écrevisse américaine vivante dans le même cours d’eau où elle a été pêchée si elle a transité, même quelques minutes, dans un autre contenant d’eau, par précaution sanitaire.
Une réglementation qui varie selon les espèces d’écrevisses
Toutes les écrevisses ne se valent pas devant la loi française. L’écrevisse à pattes blanches et l’écrevisse à pattes rouges, espèces autochtones en fort déclin, bénéficient d’une protection stricte qui interdit purement et simplement leur capture, contrairement aux espèces américaines qui peuvent être pêchées mais pas transportées vivantes. Un pêcheur qui remonte les deux types dans la même partie de pêche doit donc appliquer deux logiques opposées en quelques secondes : relâcher immédiatement l’espèce protégée, mettre à mort l’espèce invasive. Cette distinction, souvent mal connue, explique une bonne partie des verbalisations qui tombent chaque année en période estivale, lorsque la fréquentation des rivières grimpe et que les contrôles se multiplient sur les zones les plus touchées, notamment dans le Sud-Ouest et certains bassins de l’Est de la France où ces espèces sont solidement implantées depuis plusieurs décennies.