Vingt ans. Vingt saisons à tenir mes prises exactement de la même façon : les deux mains sèches, l’index et le pouce en étau autour du ventre, le poisson sorti de l’eau pour la photo, puis reposé dans le courant avec un va-et-vient énergique pour « l’aider à repartir ». Je pensais bien faire. C’était la technique que m’avait apprise mon oncle au bord de l’Allier, celle que je voyais pratiquée par tout le monde autour de moi. Le jour où une main s’est posée sur mon avant-bras pour m’arrêter, j’ai d’abord cru à une plaisanterie.
Ce n’en était pas une.
À retenir
- Les mains sèches, ce rituel que tous les pêcheurs pratiquent, détruisent le mucus protecteur du poisson de façon irréversible
- Cette fameuse technique du va-et-vient pour ‘aider’ le poisson à repartir ? Elle cause des blessures graves aux branchies
- Les statistiques révèlent une vérité troublante : même le no-kill ‘bien fait’ tue 16% des poissons relâchés
Ce que les mains sèches font vraiment à un poisson
Se mouiller les mains avant tout contact avec un poisson n’est pas un caprice de technicien : c’est une nécessité biologique. Le mucus qui recouvre le corps du poisson constitue une barrière protectrice contre les infections et les parasites. Chaque contact avec des paumes sèches arrache une partie de ce bouclier invisible. On ne voit rien. Le poisson repart. Et pourtant, la manipulation sans précaution enlève une partie du mucus protecteur qui colle sur les doigts secs, laisse quelques écailles et entraîne l’introduction de germes dans la bouche, les yeux ou les ouïes.
Ce que j’ignorais alors, c’est que le dommage ne s’arrête pas à la surface. Le taux d’hormones d’un poisson qui subit un stress augmente drastiquement. Cette augmentation, si elle est prolongée ou très forte, modifie le métabolisme et peut créer des changements dans son système immunitaire, altérer son comportement alimentaire ou dégrader sa résistance aux maladies. même un poisson qu’on croit avoir relâché en parfaite santé peut payer le prix de notre négligence des jours après, hors de notre vue.
Le va-et-vient pour « l’aider à repartir », lui, est une idée fausse particulièrement répandue. Pour accompagner la remise à l’eau, il faut maintenir le poisson délicatement à l’horizontale, la tête face au courant. Ce positionnement permet à l’eau de circuler naturellement à travers ses branchies, l’aidant à se réoxygéner. Les mouvements de va-et-vient peuvent au contraire endommager ses fragiles opercules. Pendant vingt ans, je croyais aider. Je blessais.
La photo, le pire ennemi silencieux du no-kill
Des études sur les truites montrent que le taux de survie serait de 62 % pour les poissons exposés à l’air pendant 30 secondes, et tomberait à 28 % pour ceux exposés une minute. Une minute. C’est pourtant le minimum pour sortir son téléphone de la poche, cadrer, valider la photo, en reprendre une autre « parce que les yeux étaient fermés ». Si une photo s’impose, la bonne pratique consiste à préparer l’appareil en amont pour minimiser le temps hors de l’eau, et à toujours soutenir les gros poissons à l’horizontale avec une main sous le ventre, pour ne pas endommager leurs organes internes.
Lors de la manipulation, il faut aussi éviter de serrer trop fort : presser le poisson peut endommager les organes internes et les tissus musculaires. Le réflexe naturel quand un brochet ou une truite se débat, c’est justement de serrer. Un geste instinctif, protecteur pour nous, destructeur pour lui.
Ce qui m’a peut-être le plus frappé, c’est la réalité des chiffres. La compilation de 118 études sur la remise à l’eau, portant sur plus de 120 000 poissons, aboutit à une moyenne de mortalité associée à la pêche avec graciation, toutes pratiques confondues, de 16,2 %. Seize pour cent. Loin de l’idée qu’on se fait d’un no-kill parfaitement vertueux. La mortalité causée par la pratique de la remise à l’eau est souvent sous-estimée.
Les gestes qui changent vraiment les choses
La bonne nouvelle : une étude publiée dans Fisheries Management and Ecology a montré que le taux de survie des truites arc-en-ciel atteignait 96,99 % lorsque la pêche no-kill était réalisée dans des conditions optimales. La technique fait toute la différence. Entre un no-kill bâclé et un no-kill maîtrisé, on ne parle pas d’une nuance de style : on parle de la vie ou de la mort du poisson.
Concrètement, voici ce qui change la donne :
- Mouiller les mains avant tout contact, systématiquement, même pour cinq secondes de manipulation.
- Utiliser une épuisette à mailles sans nœuds ou en caoutchouc : les modèles en caoutchouc, sans nœud, causent un minimum de blessures.
- Décrocher autant que possible dans l’eau, sans sortir le poisson.
- Si l’hameçon est planté trop profondément dans la gorge, la meilleure solution pour la survie du poisson est de couper le fil au ras de la gueule plutôt que de s’acharner avec un dégorgeoir.
- Ne jamais attraper un poisson par les branchies : les opercules sont une zone ultra-sensible dont la moindre blessure peut être fatale.
Raccourcir au maximum la durée du combat limite le stress du poisson. C’est aussi pour cela que le choix du bas de ligne compte : un fil trop fin qui allonge l’épuisement joue contre le poisson autant que des mains sèches. Adapter le diamètre de son bas de ligne permet de maîtriser le combat rapidement, pour que la prise ne soit pas trop fatiguée lors du retour dans son élément.
Après la relâche : l’instant qu’on bâcle le plus souvent
Si le poisson reste longtemps à vos côtés après la remise à l’eau, s’il se met sur le ventre ou s’il saigne, quelque chose a cloché et aurait pu être mieux fait sur cette prise. C’est le signal que j’aurais dû apprendre à lire bien plus tôt. Un poisson qui repart « comme une fusée » n’a pas subi de traumatisme majeur. Un poisson qui dérive sur le flanc, lui, raconte une autre histoire.
Pour bien accompagner la remise à l’eau, il faut enlever les doigts des opercules pour que le poisson puisse reprendre une ventilation normale, et attendre qu’il reprenne un rythme cardiaque lui permettant de fournir à nouveau un effort. Ce moment-là demande de la patience. Pas le genre de patience qu’on pratique quand on attend une touche : une patience active, attentive, dans l’eau froide jusqu’aux genoux.
Un détail que peu de pêcheurs connaissent : des chercheurs ont démontré l’existence d’une hormone stéroïde régulant les fonctions de stress. Lorsqu’on relâche un poisson grégaire, il rejoint son groupe et émet des effluves de ces hormones de stress qui ont pour effet d’affoler le banc et de le faire fuir. Le poisson qu’on remet à l’eau « en bonne santé » peut donc perturber ses congénères bien au-delà du moment de la capture. Une conséquence invisible, et pourtant bien réelle, de chaque prise mal gérée.
Sources : peche-poissons.com | guidepechepyrenees.com