Couper le fil au lieu d’arracher l’hameçon : ce geste, à contre-courant de tous mes réflexes de pêcheur débutant, m’a été enseigné un matin de printemps sur les bords d’une rivière à truites, par un vieux briscard qui m’a regardé m’acharner sur un hameçon planté trop loin dans la gorge d’un poisson. Il a posé sa main sur mon bras et m’a dit une phrase que je n’ai jamais oubliée : chaque fois que je tirais sur ce fil pour « libérer » le poisson, je le blessais bien plus sûrement qu’en le laissant partir avec son hameçon.
À retenir
- Les poissons dont on retire l’hameçon meurent 10 fois plus que ceux auquel on coupe simplement le fil
- Le poisson expulse naturellement l’hameçon en quelques jours… si on lui en laisse la chance
- Un geste simple avant la touche change absolument tout pour la survie du poisson
L’erreur que presque tout le monde commet
Pendant des années, j’ai cru bien faire. Un poisson qui a avalé l’appât trop profondément, l’hameçon coincé dans l’œsophage ou pire, dans les branchies, et moi qui farfouille avec mes doigts ou une pince pour « récupérer mon matériel ». Cette scène se joue des milliers de fois chaque week-end sur les berges françaises, chez les pêcheurs au coup comme chez les carnassiers. Le problème, c’est que cette intervention chirurgicale de fortune, faite sans anesthésie et sans compétence médicale, provoque des lésions internes autrement plus graves que celles causées par l’hameçon lui-même.
Une étude de référence menée sur des crapets arlequins (des poissons d’eau douce nord-américains souvent utilisés comme modèle pour ce type de recherche) a comparé deux groupes de poissons profondément hameçonnés : ceux dont on retirait l’hameçon et ceux dont on coupait simplement le fil en laissant l’hameçon en place. Les chercheurs ont noté les niveaux de mortalité les plus élevés chez les poissons dont l’hameçon avait été retiré, avec 33% de mortalité après 48 heures et 44% après 10 jours, contre des taux nettement plus faibles pour le groupe où le fil avait été coupé. Le fait de tirer sur l’hameçon provoque des saignements internes mesurables : l’hématocrite était réduit chez les poissons dont on avait retiré l’hameçon, ce qui correspond aux observations visuelles de saignement.
Sur le snapper (une daurade australienne), l’écart est encore plus spectaculaire. Une étude a montré que 77% des snappers profondément hameçonnés et relâchés avec l’hameçon en place ont survécu, la plupart le rejetant en moyenne neuf jours plus tard, contre 0% de survie chez les poissons ayant subi une extraction manuelle de l’hameçon. Zéro pour cent. Ce chiffre m’a fait froid dans le dos la première fois que je l’ai lu, parce qu’il correspond exactement à ce que je pratiquais sans le savoir depuis des années.
Pourquoi le poisson s’en sort mieux avec l’hameçon dans le corps
L’idée paraît contre-intuitive, presque absurde. Laisser un bout de métal dans la gorge d’un animal semble être une mauvaise idée sur le principe. Mais la biologie du poisson joue en sa faveur : sa capacité à isoler ou à évacuer un corps étranger est bien supérieure à ce qu’on imagine. Les taux de mortalité étaient les plus bas chez les témoins (0% après 48 heures et 4% après 10 jours) et intermédiaires pour le groupe ayant subi une coupe du fil. Le poisson finit souvent par expulser lui-même l’hameçon une fois le fil coupé : après 48 heures, 45,5% des poissons du groupe fil coupé avaient réussi à expulser l’hameçon initialement enfoncé dans leur œsophage, et à la fin de l’étude de dix jours, 71,4% l’avaient expulsé.
Le matériau de l’hameçon compte énormément dans cette équation. Un hameçon en acier au carbone classique (non inoxydable) se corrode progressivement sous l’effet des sucs gastriques et de l’eau de mer, ce qui accélère son expulsion naturelle. À l’inverse, un hameçon inoxydable peut rester en place bien plus longtemps sans se dégrader, d’où l’intérêt, pour qui pratique le no-kill régulièrement, de bannir l’inox de sa boîte à hameçons pour la pêche à l’appât naturel.
Ce que ça change concrètement au bord de l’eau
Le geste à adopter tient en une phrase simple, celle que m’a répétée ce vieux pêcheur : si l’hameçon n’est pas visible dans la bouche, si vous devez farfouiller pour l’atteindre, arrêtez tout et coupez le bas de ligne le plus près possible de la gueule. Si le poisson l’a avalé trop profondément, ne pas essayer de retirer cet hameçon, mais couper plutôt le fil au ras de la gueule et remettre délicatement le poisson à l’eau, celui-ci aura toutes les chances de s’en sortir s’il ne saigne pas. Cette règle vaut pour la truite en rivière comme pour le bar en surfcasting, pour la carpe comme pour le silure.
Mais la vraie solution, celle qui évite d’avoir à choisir entre deux maux, se joue avant même la touche. Les hameçons circulaires, ces fameux circle hooks qui pivotent naturellement pour se ficher au coin de la bouche plutôt qu’au fond de la gorge, réduisent drastiquement le risque d’ingestion profonde. Les poissons avalent plus profondément les appâts naturels que les leurres artificiels, ce qui occasionne des blessures importantes entraînant des taux de mortalité plus élevés ; si vous pêchez tout de même avec des appâts naturels, il vaut mieux utiliser un hameçon circulaire. Ferrer vite, dès la première touche perçue et non au fameux « toc » qui signale déjà un poisson en train d’engamer profondément, fait toute la différence. Écraser l’ardillon avec une pince plate simplifie également le décrochage et réduit le temps de manipulation hors de l’eau, ce qui compte tout autant pour la survie du poisson que la technique de retrait elle-même.
Un détail que peu de pêcheurs connaissent : l’hameçon abandonné dans l’estomac n’est pas totalement anodin sur le long terme. Des chercheurs ont observé que les brèmes à nageoires jaunes qui conservent un hameçon ingéré sur la durée grossissent plus lentement que la normale. Ce n’est pas une raison pour multiplier les hameçons abandonnés en pleine nature par facilité, mais un rappel que la meilleure remise à l’eau reste celle qui évite le hameçon profond dès le départ, plutôt que de gérer les dégâts après coup.
Sources : peche-poissons.com | guidepechepyrenees.com