Une plaie ouverte trempée dans une eau douce stagnante, aussi limpide paraisse-t-elle, peut suffire à faire entrer dans l’organisme une bactérie redoutable : le leptospire. C’est exactement le mécanisme qui se cache derrière cette histoire de mains écorchées rincées dans un étang, puis de fièvre surgie dix jours plus tard. Ce délai n’a rien d’un hasard : selon l’Institut Pasteur, après une durée moyenne d’incubation de 10 jours, la leptospirose va se manifester sous la forme d’un syndrome grippal, avec fièvre élevée, frissons et douleurs musculaires. Un scénario que beaucoup de pêcheurs vivent sans jamais faire le lien avec leur sortie au bord de l’eau.
À retenir
- Une bactérie invisible dort dans l’eau des étangs et attend juste une écorchure pour entrer
- Le délai d’incubation efface le lien entre la blessure et la fièvre qui arrive des jours plus tard
- Dans 10 à 15 % des cas, la maladie peut devenir mortelle en atteint le foie et les reins
Ce que cache l’eau d’un étang en apparence tranquille
La bactérie responsable, Leptospira interrogans, ne se voit pas, ne se sent pas, et n’altère en rien la couleur ou l’odeur de l’eau. Ces bactéries sont susceptibles de contaminer les eaux douces (rivières, étangs, piscines naturelles…), la vase ou les boues de bord de lac et d’y survivre plusieurs mois. Elle vient de l’urine des animaux porteurs, essentiellement des rongeurs mais pas seulement. Elle se transmet à l’homme par l’urine des animaux, principalement des rats mais aussi des bovins, des porcs ou des chevaux, et parfois même par celle des chiens. Une fois dans l’eau, elle attend patiemment son ticket d’entrée.
Et ce ticket, c’est justement la petite écorchure qu’on néglige. Une fois dans l’eau, le leptospire est susceptible de pénétrer dans l’organisme humain à travers une simple plaie, une lésion de la peau, une peau saine qui aurait macéré ou tout simplement à travers les muqueuses. Pas besoin d’une entaille profonde : une éraflure causée par un hameçon récalcitrant, une amorce collée qu’on gratte un peu trop fort, ou simplement une peau abîmée par des heures passées à manipuler du fil et des appâts suffisent largement. Le geste de rincer ses mains dans l’eau la plus proche, presque un réflexe chez tout pêcheur, devient alors la porte d’entrée idéale.
Le compte à rebours qui ne dit pas son nom
Pendant plusieurs jours, rien. Aucune douleur au point d’entrée, aucun signe visible. La bactérie chemine en silence. Après une incubation silencieuse de 4 à 14 jours suivant un contact à risque, la maladie débute le plus souvent de façon brutale. Puis vient le tableau clinique classique : fièvre soudaine, frissons, courbatures diffuses, parfois des maux de tête intenses qui font penser à une grippe d’été mal placée. Beaucoup de malades, justement, s’arrêtent à ce diagnostic erroné et attendent que ça passe tout seul.
Le problème, c’est que cette apparente banalité peut virer au drame. Dans 10 à 15 % des cas recensés, la maladie peut évoluer vers des formes sévères, avec atteinte d’organes vitaux. Foie et reins sont en première ligne, le risque d’insuffisance rénale aiguë ou d’atteinte du foie n’est pas un simple épouvantail. Plusieurs évolutions sont possibles, dont la survenue d’une jaunisse prononcée, d’hémorragies massives (pulmonaires surtout), ou d’une atteinte cardiaque sérieuse. Le fameux « syndrome de Weil » additionne parfois foie, reins, et même le cerveau dans un tableau très grave. Un pourcentage qui donne le vertige quand on sait que la porte d’entrée n’était qu’une écorchure de rien du tout.
Pourquoi les pêcheurs sont particulièrement exposés
La fédération de pêche du Pas-de-Calais ne s’y trompe pas en évoquant une zoonose de loisir contractée lors d’activités de baignade ou de pêche en eau douce. Et les chiffres récents confirment que le risque progresse. Une hausse du nombre de cas de leptospirose a été récemment observée en France métropolitaine, passant de 300 cas par an, à environ 600 cas depuis 2014, soit une incidence d’environ 1 cas pour 100 000 habitants par an. Le pic annuel d’incidence est observé à la fin de l’été, période où étangs et cours d’eau sont les plus fréquentés et où le niveau d’eau, souvent plus bas, concentre davantage la bactérie près des berges vaseuses. En 2024, 886 personnes ont contracté cette infection bactérienne, dont 441 en France métropolitaine et 445 dans les départements et régions d’outre-mer, un signal suffisamment fort pour que la maladie soit désormais surveillée de près : elle est à déclaration obligatoire depuis août 2023.
Une enquête menée à La Réunion, où la maladie progresse fortement, éclaire crûment le rôle des blessures négligées. La présence de plaies non protégées (89 % des cas) et la marche pieds nus ou en chaussures ouvertes dans les zones contaminées (58 %) sont des facteurs de risque de contamination fréquemment retrouvés. Ce chiffre de 89 % dit tout : dans l’immense majorité des cas déclarés, une plaie exposée à l’eau était présente. Autant dire que le réflexe de rincer une main écorchée directement dans l’étang, aussi anodin qu’il paraisse, figure parmi les gestes les plus à risque de toute une sortie pêche.
Les réflexes qui changent tout, sur la berge et après
La parade tient en quelques gestes simples, à condition de les appliquer avant que le mal ne soit fait. Afin de ne pas contracter la leptospirose, des gestes simples : évitez de pratiquez votre activité en cas de plaie ; ne vous baignez pas en dehors des zones de baignade autorisées ; en cas de plaie survenant au cours de votre pratique, il faut : laver abondamment à l’eau potable et au savon, désinfecter avec un antiseptique, protéger la plaie avec un pansement imperméable. Un pansement étanche glissé dans la boîte à leurres coûte quelques centimes et peut éviter bien des complications. Après la sortie, le lavage des mains doit se faire à l’eau potable, jamais à l’eau du poste de pêche, aussi tentante soit-elle pour se débarrasser d’une amorce collante.
Le vrai piège de cette maladie tient à son incubation, suffisamment longue pour effacer le souvenir de la petite blessure. Si vous présentez une fièvre dans les trois semaines qui suivent la pratique de votre activité nautique en eau douce, consultez rapidement votre médecin traitant en lui signalant l’activité pratiquée. Un traitement antibiotique peut être prescrit et est d’autant plus efficace qu’il est donné tôt. Le détail qui change tout : préciser au médecin qu’on a pêché en étang dix ou quinze jours plus tôt, même pour une simple griffure. C’est souvent ce seul mot, « pêche », qui oriente immédiatement le diagnostic vers la bonne piste.
Sources : santepubliquefrance.fr | grippe.sante.gouv.fr | nyc.gov