J’ai laissé mes plombs cassés au fond de mon étang pendant des années juste parce que personne ne les voyait : c’est en ouvrant un cygne mort au bord de l’eau que j’ai compris où ils finissaient

Le gésier du cygne contenait une dizaine de petits éclats de plomb, mélangés à des cailloux et des fragments de coquillages. J’ai mis un moment à comprendre ce que je regardais. Ce n’étaient pas des gastrolithes ordinaires : c’étaient des morceaux de mes propres plombs fendus, ceux que j’avais laissés filer au fond de l’étang année après année, persuadé qu’ils resteraient sagement immobiles sous quelques centimètres de vase. L’oiseau, lui, les avait pris pour du gravier à avaler.

Cette confusion n’a rien d’anecdotique. Les oiseaux aquatiques comme les canards, les oies et les cygnes confondent la grenaille de plomb avec de la nourriture ou avec du gravier qu’ils mangent pour les aider à broyer les aliments dans leur gésier. Une fois avalé, le métal ne ressort plus. Il reste coincé dans cet organe broyeur, s’érode lentement, et libère ses sels toxiques directement dans le sang de l’animal.

À retenir

  • Deux grammes de plomb suffisent à tuer un cygne adulte pesant plus de dix kilos
  • Les plombs restent intacts pendant des décennies en eau douce et attendent d’être confondus avec du gravier
  • 44 000 tonnes de plomb s’échappent chaque année dans l’environnement européen, mais les alternatives existent

Le gésier, un piège qui se referme lentement

Chez les grands anatidés, le mécanisme d’intoxication suit toujours le même chemin. Le plomb ingéré exerce sa toxicité après sa dissolution suite à l’érosion dans le gésier, puis il est véhiculé dans le sang et redistribué aux différents tissus de l’organisme, ce qui peut conduire à une intoxication sub-létale ou à une crise aiguë mortelle. Le saturnisme, ce nom qui date du Moyen Âge, désigne précisément cette accumulation progressive.

Ce qui frappe, c’est la faible quantité nécessaire pour tuer un animal de cette taille. Une douzaine de plombs de chasse, soit environ deux grammes, suffisent à tuer un cygne adulte. Deux grammes. Le poids d’une pièce de un centime d’euro, capable de terrasser un oiseau qui pèse parfois plus de dix kilos.

Et les cygnes ne sont pas de simples victimes collatérales de la chasse. Il est admis que les plombs de chasse sont à l’origine de la quasi-totalité des cas de saturnisme chez les anatidés, sauf chez les cygnes, précisément parce que leur cou long et leur mode d’alimentation en fouille profonde les exposent davantage au matériel de pêche abandonné dans les fonds. Les plombs de pêche pouvaient contaminer, mortellement souvent, les cygnes, ces gros oiseaux pouvant ingérer des objets en plomb d’une taille encore plus importante, comme un gros lest de pêche. Une étude a même retrouvé jusqu’à plusieurs centaines de billes de plomb dans le gésier de certains cygnes morts de saturnisme. À l’échelle mondiale, une enquête publiée en 2000 a recensé près de 10 000 cygnes de six espèces ou sous-espèces trouvés morts de saturnisme dans 14 pays, une mortalité induite par l’ingestion de plombs de pêche ou de chasse.

Ce que dit vraiment la réglementation française

La France n’a pas attendu ce genre de découverte macabre pour légiférer, mais le texte reste souvent mal connu des pêcheurs eux-mêmes. Un arrêté du 9 mai 2005, mis en application le 1er juin 2006, interdit l’utilisation de la grenaille de plomb dans les zones humides françaises. Ce texte visait avant tout la chasse, mais son esprit, éviter que le plomb ne traîne là où les oiseaux plongeurs et fouilleurs vont chercher leur pitance, s’applique tout autant aux fonds d’étangs fréquentés par les pêcheurs à la ligne.

Le dossier a pris une tournure plus large ces dernières années. L’interdiction de l’usage de munitions au plomb dans les zones humides a été étendue au niveau européen, avec une entrée en application le 15 février 2023. Puis, la Commission européenne a publié fin février 2025 un projet de modification du règlement REACH visant, à terme, à éliminer le plomb des munitions de chasse, avec des délais de transition échelonnés selon les calibres. Le volet pêche suit une trajectoire parallèle mais distincte : les échanges les plus récents évoquent une interdiction des plombs de moins de 50 grammes à partir de 2029, puis des modèles plus lourds d’ici 2031, sans que la procédure européenne soit à ce jour définitivement bouclée. L’ampleur du problème justifie cette lenteur méthodique : selon une question adressée au Parlement européen, 44 000 tonnes de plomb continuent de se répandre chaque année dans l’environnement de l’Union européenne par la chasse, le tir sportif et la pêche.

Remplacer le plomb : la vraie difficulté n’est pas technique, elle est économique

Des alternatives existent depuis longtemps sur le marché, et aucune ne fait vraiment consensus. Le tungstène offre une densité élevée et de bonnes performances mais reste très cher, l’acier est bon marché mais volumineux donc moins adapté aux pêches fines, tandis que le bismuth ou l’étain restent écologiques mais fragiles ou difficiles à mouler. Le zamak, cet alliage à base de zinc, s’est imposé comme une solution intermédiaire crédible pour certains montages.

L’écart de prix reste le vrai frein à l’adoption massive. Le tungstène s’affiche à plus de 60 000 euros la tonne, contre 4 à 5 000 euros pour le zamak et environ 25 000 euros pour l’étain, quand le plomb brut coûte une fraction de ces montants. Pour un pêcheur du bord qui perd cinq ou six plombs fendus par sortie sur un poste encombré, la note grimpe vite. C’est justement cette facilité de perte, propre aux montages qui cassent volontairement en cas d’accroche, qui rend le sujet urgent : le lest abandonné ne remonte jamais, il attend, immobile, que quelque chose vienne le confondre avec un caillou.

Un détail mérite d’être précisé, parce qu’il change la façon de voir le problème sur le terrain : la dissolution du plomb dans l’eau douce est un phénomène d’une lenteur extrême, quasiment nulle en eau calcaire et très faible en eau acide. Un plomb perdu aujourd’hui dans un étang restera donc chimiquement intact et disponible pour un gésier d’oiseau pendant des décennies, contrairement à d’autres pollutions qui se diluent avec le temps. Ranger sa panière de plombs cassés dans une boîte plutôt que de les laisser filer au fond, ou passer au zamak sur les montages les plus exposés à l’accroche, ne réglera pas tout, mais ça évite d’ajouter sa pierre, ou plutôt son plomb, à un fond qui n’en a vraiment pas besoin.