Une anguille qui frétille au fond de l’épuisette, l’envie de la garder encore un peu « pour la photo » ou « pour finir la session tranquille »… et voilà comment un geste anodin peut virer au procès-verbal. Ce scénario, des dizaines de pêcheurs le vivent chaque saison sans mesurer qu’entre le moment où l’anguille touche le fond de la bourriche et celui où le garde soulève le filet, l’infraction est déjà consommée. Peu importe l’intention de la relâcher plus tard : la détention, même temporaire, suffit à caractériser le délit.
À retenir
- Pourquoi la détention même temporaire d’une anguille en bourriche transforme une bonne intention en infraction caractérisée
- Les amendes réelles encourues varient de 1 500 à 22 500 euros selon les départements, mais peuvent dépasser les 50 000 euros en cas de braconnage organisé
- Comment les contrôles se sont intensifiés : en 2025 déjà, dix procédures judiciaires et plus de cinquante engins saisis dans une seule région
Une espèce sous cloche réglementaire depuis quinze ans
L’anguille européenne n’est plus un poisson comme les autres depuis longtemps. Elle est classée en danger critique d’extinction par l’UICN, un statut qui a justifié une avalanche de textes européens et nationaux depuis 2007. La cause de cette dégringolade tient en un chiffre qui donne le vertige : la rareté de l’espèce vient de l’effondrement des stocks larvaires, moins 95 % depuis 1980. Un poisson qui parcourait autrefois tous nos étangs, canaux et rivières est devenu, en une génération de pêcheurs, une exception qu’on croise presque par accident.
Cette raréfaction a débouché sur des mesures strictes. La pêche de loisir aux stades civelle et anguille argentée est interdite, en eau douce et en mer, depuis le décret n° 2010-1110 du 22 septembre 2010. seule l’anguille jaune, ce stade intermédiaire où le poisson a fini sa croissance en eau douce mais n’a pas encore entamé sa migration vers la mer des Sargasses, reste théoriquement pêchable. Théoriquement, car le bassin Rhône-Méditerranée-Corse a franchi un cap supplémentaire : par arrêté du 14 mars 2024, la pêche de loisir de l’anguille, à tous stades de développement, est interdite dans les cours d’eau du bassin Rhône-Méditerranée-Corse. Concrètement, sur une bonne partie du Sud-Est français, garder une anguille jaune dans sa bourriche n’est plus une zone grise réglementaire : c’est une infraction pure et simple, quelle que soit la taille du poisson.
Là où la pêche reste autorisée, la vigilance ne se relâche pas pour autant. La taille légale minimale est fixée à 12 cm pour l’anguille jaune au niveau national, mais certaines fédérations imposent 20 cm localement, et un poisson en dessous de ce seuil doit repartir à l’eau immédiatement, sans passer par la case bourriche. Beaucoup de pêcheurs pensent, à tort, qu’un léger dépassement de la limite ou une capture « de justesse » les met à l’abri. En réalité, le doute joue systématiquement en défaveur du pêcheur au moment du contrôle : difficile d’expliquer à un garde qu’on comptait remettre le poisson à l’eau une fois la bourriche vidée.
Ce que risque vraiment le pêcheur pris la main dans la bourriche
La sanction de base, pour une détention illégale d’anguille jaune dans une zone interdite, reste relativement modeste sur le papier. Elle est sanctionnée d’une amende prévue pour les contraventions de la 5e classe, soit 1 500 euros maximum, en vertu de l’article R.436-65-4 et du 3° du I de l’article R. 436-68 du code de l’environnement. Une somme qui peut sembler gérable, jusqu’à ce qu’on prenne conscience que le montant grimpe vite dès que d’autres circonstances s’ajoutent : matériel prohibé, absence de carte de pêche, récidive, ou pêche en période de fermeture.
Certains départements affichent des chiffres nettement plus dissuasifs. En Charente et Charente-Maritime, où l’espèce fait l’objet d’une attention particulière, les infractions, comme le braconnage, peuvent entraîner des amendes pouvant atteindre 22 500 euros. Et quand l’affaire bascule du simple oubli de bonne foi vers le braconnage organisé, avec engins prohibés ou pêche hors période autorisée, le code pénal ne fait plus de sentiment : la pêche avec des matériels interdits ou à des périodes non autorisées peut entraîner une peine allant jusqu’à six mois d’emprisonnement et une amende de 50 000 €. Des tribunaux ont d’ailleurs déjà prononcé des condamnations bien au-delà de ces montants planchers dans des dossiers de trafic de civelles, avec saisie systématique du matériel de pêche.
Sur le terrain, les contrôles se sont d’ailleurs intensifiés ces dernières saisons. Dans le Marais poitevin par exemple, la préfecture a communiqué sur des opérations menées sur les cours d’eau et dans les zones humides, de jour comme de nuit, avec des gardes-pêche et des gendarmes mobilisés pour renforcer ces contrôles, et les résultats parlent d’eux-mêmes puisque en 2025, dix procédures judiciaires ont été mises en œuvre par l’OFB et plus de cinquante engins de pêche prohibés ont été saisis et détruits. Ces chiffres montrent bien que la surveillance de l’anguille n’a rien d’anecdotique : c’est devenu une priorité affichée des services de police de l’environnement.
La bonne pratique tient en un réflexe, pas en une intention
Le piège de la bourriche, c’est justement qu’elle transforme une intention louable en preuve matérielle. Un garde-pêche ne juge pas les projets d’un pêcheur, il constate un état de fait : une anguille détenue, dans une zone ou à un stade où elle ne devrait pas s’y trouver. Le seul réflexe qui protège vraiment, c’est la remise à l’eau immédiate, sans transiter par le filet, dès l’instant où le doute existe sur la taille, le stade ou la zone de pêche.
Avant chaque sortie, un rapide passage par l’arrêté préfectoral du département ou le site de la fédération locale évite bien des mauvaises surprises, tant les règles varient d’un bassin à l’autre et évoluent d’une saison sur l’autre. Là où la pêche de l’anguille jaune reste ouverte, certaines fédérations imposent même un carnet de capture obligatoire : les pêcheurs doivent tenir un carnet où sont inscrits le lieu, la date, le stade de l’anguille, son nombre et son poids, un document Cerfa disponible sur les sites des fédérations de pêche. Un détail qui rappelle qu’aujourd’hui, capturer une anguille ne se limite plus à un beau souvenir de bord de l’eau : c’est un acte tracé, encadré, et surveillé de très près.
Sources : sarthe.gouv.fr | zones-humides.org | federation-peche-vendee.fr