Ce jour-là, sur les berges d’un petit canal du Sud-Ouest, j’ai appris à mes dépens qu’une bonne intention peut virer au procès-verbal. Remettre à l’eau des écrevisses rouges de Louisiane pour « ne rien gaspiller » n’a rien d’un geste écolo : c’est une infraction, punie par le code de l’environnement, parce que cette espèce venue des marais américains est classée parmi les pires envahisseurs aquatiques du territoire français.
À retenir
- Un simple geste écologique peut devenir un procès-verbal : quelle est vraiment cette écrevisse rouge ?
- La loi française interdit formellement ce qu’on croyait bon pour l’environnement
- Les chiffres de la prolifération sont vertigineux : combien d’œufs pour une seule femelle ?
Une écrevisse pas comme les autres, et une loi qui ne rigole pas
J’avais toujours fonctionné comme ça : les grosses dans la glacière, les petites relâchées, par respect pour la ressource. Mais la Procambarus clarkii, son nom scientifique, n’a rien d’une ressource à préserver. L’écrevisse rouge de Louisiane est considérée comme une espèce susceptible de provoquer des déséquilibres biologiques, compte tenu des profonds déséquilibres qu’elle entraîne sur le milieu naturel : particulièrement prolifique, elle s’attaque à la végétation et aux pontes de poissons ; elle est porteur sain de l’aphanomyces, peste de l’écrevisse. chaque individu relâché n’est pas un geste de bonté, c’est une bombe à retardement pour les écrevisses indigènes à pattes blanches, déjà exsangues.
Le garde-pêche qui a soulevé le couvercle de mon seau ce jour-là n’a pas eu besoin de longs discours. Il connaissait la bête par cœur : l’Écrevisse de Louisiane vit dans des eaux peu profondes, mesure environ 12cm de longueur, et sa couleur rouge est marquée, avec une carapace constellée de petits picots. Ce qui frappe surtout, c’est sa capacité à se multiplier à une vitesse qui donne le vertige : une femelle peut pondre entre 500 et 600 œufs en une seule reproduction, pouvant réaliser jusqu’à deux cycles par an, et en trois mois seulement, les jeunes écrevisses sont déjà prêtes à se reproduire à leur tour. Un seul individu relâché vivant, et c’est potentiellement des centaines de nouveaux spécimens quelques mois plus tard.
Ce que dit exactement le texte de loi
Le garde m’a cité l’arrêté qui encadre tout ça, et je l’ai vérifié depuis : il est interdit de l’introduire dans les milieux naturels, de la détenir, de la transporter, de l’échanger, de la vendre ou de l’acheter sur tout le territoire de la France métropolitaine par l’arrêté du 14 février 2018. Ce texte n’est pas tombé du ciel : depuis 2016 elle est inscrite dans la liste des espèces exotiques envahissantes (EEE) préoccupantes pour l’Union européenne, au même titre que d’autres nuisibles bien connus des pêcheurs, l’écrevisse signal ou l’écrevisse américaine par exemple.
Le point qui m’a le plus surpris, c’est que la fameuse « remise à l’eau immédiate », devenue la norme pour les poissons depuis la loi biodiversité de 2016, ne s’applique justement pas aux espèces envahissantes. La remise à l’eau a lieu « immédiatement après la capture » à condition que les spécimens relâchés n’appartiennent pas à une espèce figurant sur la liste des EEE. Autant dire que pour l’écrevisse rouge, la case « no-kill » n’existe pas : la loi française oblige toute personne ayant pêché une Écrevisse de Louisiane à la tuer, le transport et la remise à l’eau à l’état vivant sont formellement interdits.
Côté sanction, les montants varient selon les textes mobilisés, mais ils ne sont jamais anecdotiques. Certaines infractions relevant du code de l’environnement en matière de pêche exposent à une amende de 3 750 euros, assortie parfois d’une remise en état. Avant la réforme de 2016, la note était même plus salée : le fait de remettre à l’eau les espèces interdites était alors passible d’une amende de 9 000 euros. Le garde n’a finalement pas dressé procès-verbal ce jour-là, un simple rappel à la loi assorti d’une leçon de biologie accélérée. Je n’ai pas voulu tenter le diable une deuxième fois.
Comment je pêche l’écrevisse maintenant, sans risquer le PV
Depuis, ma routine a changé du tout au tout. Chaque écrevisse rouge qui sort de l’eau termine sa vie sur place, jamais dans une bassine ramenée à la maison vivante. La méthode recommandée reste rustique mais efficace : pour tuer une écrevisse il faut la châtrer en arrachant, par un mouvement de rotation, la nageoire arrière. Rien de glorieux, mais c’est la seule façon d’être en règle et de limiter, à mon échelle, la dissémination de l’espèce.
Bonne nouvelle tout de même : rien n’empêche de la cuisiner. Ces écrevisses sont néanmoins comestibles, à condition de respecter certaines règles d’hygiène, comme le rinçage et le dégorgement avant cuisson. J’ai fini par y prendre goût, une bisque maison qui n’a rien à envier aux écrevisses à pattes blanches, protégées elles.
Un détail mérite d’être connu de tout pêcheur du dimanche : la règle n’est pas uniforme partout. Sur certains secteurs coupés du lit principal d’une rivière après une décrue, des dérogations locales existent. Dans les zones où elles ont été piégées par la décrue, la réglementation ne s’applique pas, et les gens peuvent ramasser ces écrevisses, à la seule condition de les tuer avant leur transport. Un cas particulier qui ne dispense jamais de vérifier la situation exacte auprès de sa fédération de pêche départementale avant de sortir la balance, tant les arrêtés préfectoraux peuvent varier d’un cours d’eau à l’autre, et parfois même être retoqués par la justice comme cela s’est produit récemment dans l’Indre.
Sources : pecheurdumorin.fr | francebleu.fr