Le DEET repousse les moustiques. Il repousse aussi les poissons. Cette vérité simple, je l’ai apprise trop tard, au bord d’une rivière normande, un matin de juin où un homme de soixante-dix ans m’a regardé enduire mes mains de répulsif avant de me demander, avec une politesse teintée d’ironie : « Tu veux attraper quoi exactement, avec ça ? »
Pendant trois semaines, j’avais attribué mon zéro pointé à la météo, au niveau de l’eau, à la lune peut-être. La réalité était bien plus prosaïque : je contaminais systématiquement mes leurres, ma ligne, mon hameçon, avec une substance chimique que les poissons détectent à des concentrations infimes. Les salmonidés notamment, dotés d’un système olfactif d’une acuité redoutable, perçoivent certaines molécules à des dilutions de l’ordre de quelques parties par milliard dans l’eau.
À retenir
- Pourquoi vos trois semaines de juin ont été si déceptives (indice : ce n’est pas la météo)
- Ce que les truites peuvent sentir dans l’eau que vos yeux ne verront jamais
- L’ordre des opérations qu’aucun guide de pêche n’explique clairement
Ce que le DEET fait réellement à votre pêche
Le N,N-diéthyl-méta-toluamide, qu’on appelle DEET, est le principe actif présent dans la grande majorité des répulsifs vendus en pharmacie et en grande surface. Efficace contre les insectes, il présente plusieurs propriétés qui posent problème en bord d’eau : c’est un solvant, il est hydrophobe en partie, et surtout il se transfère très facilement des mains aux équipements.
Après avoir appliqué du répulsif, même en attendant que le produit soit « absorbé », une pellicule chimique demeure sur la peau pendant des heures. Chaque manipulation d’un leurre souple, d’un bas de ligne, d’un vif, dépose une trace de cette substance dans l’eau. La truite, le brochet, la perche, ont développé au fil de l’évolution des récepteurs olfactifs capables de détecter des signaux d’alarme chimiques très subtils. Un produit de synthèse aussi puissant que le DEET n’a aucune chance de passer inaperçu.
Ce n’est pas qu’une intuition de vieux pêcheur : des travaux en ichtyologie sur la chimioréception des poissons documentent depuis les années 1980 leur capacité à fuir des zones contaminées par des substances étrangères. Le phénomène est particulièrement marqué chez les carnassiers actifs en surface et les salmonidés, moins chez les cyprinidés de fond qui pêchent davantage par tâtonnement.
La solution que personne ne vous dit clairement
Le vieux pêcheur, ce matin-là, ne m’a pas dit d’arrêter de me protéger. Il m’a dit de changer l’ordre des opérations.
La logique est simple : on applique le répulsif, on laisse sécher, on monte son matériel avec les mains propres ou gantées, puis on commence à pêcher. Entre chaque manipulation sensible (changement de leurre, re-montage d’un hameçon, préparation d’un appât), on se lave les mains avec de l’eau de rivière, abondamment. Pas avec du savon, qui laisse lui aussi une trace olfactive. L’eau seule suffit à diluer le transfert de molécules chimiques.
Certains pêcheurs professionnels et guides de rivière utilisent des gants fins en latex ou en nitrile pour toute manipulation des appâts et bas de ligne. C’est radical, mais particulièrement pertinent pour la pêche à la mouche sèche sur rivière à truites, ou pour présenter un vif en carnassier. D’autres privilégient les sprays à appliquer sur les vêtements plutôt que sur la peau, évitant complètement le contact main-produit.
Une alternative sérieuse au DEET : l’IR3535 et la picaridine, deux molécules répulsives moins agressives chimiquement et moins solvantes. Les formulations à base de picaridine en particulier sont réputées laisser moins de résidu sur la peau. Elles restent des produits de synthèse, mais leur profil chimique est différent. On trouve ces actifs dans plusieurs gammes de répulsifs disponibles en pharmacie, les boîtes mentionnent clairement le principe actif sur l’étiquette.
Les solutions naturelles : réelles ou marketing ?
L’huile de citronnelle, l’huile essentielle d’eucalyptus citronné, le géraniol… Les répulsifs dits naturels ont le vent en poupe. Leur efficacité contre les moustiques est réelle mais plus courte que le DEET, et leur durée d’action est souvent limitée à moins d’une heure selon les conditions. Pour la pêche, leur avantage majeur est leur profil olfactif moins agressif pour la faune aquatique.
Je nuance tout de même : « naturel » ne signifie pas « neutre pour les poissons ». Les huiles essentielles sont des substances biologiquement actives, et certaines ont des effets répulsifs ou toxiques documentés sur les invertébrés aquatiques à fortes concentrations. Appliquées raisonnablement et loin de l’eau, elles restent une option sensée pour le pêcheur qui veut limiter les interférences olfactives. Mais le vrai problème n’est pas le type de répulsif : c’est le contact direct avec le matériel de pêche après application.
Le mois de juin, en France, correspond à l’éclosion massive de nombreux insectes aquatiques, dont les éphémères. C’est précisément la période où les truites et les chevesnes sont le plus actifs en surface, et le plus méfiants. Contaminer son matériel à ce moment de l’année est doublement pénalisant : les poissons sont sélectifs, leur odorat est sollicité en permanence pour détecter les éclosions naturelles, et la moindre note chimique discordante suffit à les faire décrocher.
Depuis cette matinée normande, j’ai pris une habitude simple : répulsif sur les bras et la nuque uniquement, mains lavées à l’eau de rivière avant toute manipulation sensible, leurres sortis du boîte avec un chiffon propre. Juin est redevenu un bon mois.