La bactérie qui inquiète vraiment l’été n’est pas celle qu’on imagine dans sa carafe d’eau du robinet, mais celle qui grouille dans les mares tièdes, les étangs mal brassés et les bras morts de rivière où traînent ragondins et rats musqués. Elle s’appelle Leptospira interrogans, et elle n’a besoin que d’une petite coupure au mollet ou d’une égratignure oubliée sur la main pour passer de l’eau souillée à votre sang. C’est la leptospirose, et pour qui pêche régulièrement en bordure de rivière, d’étang ou de canal, c’est un risque bien plus concret que n’importe quelle rumeur sur la qualité de l’eau du réseau public.
À retenir
- Une bactérie invisuelle capable de survivre des mois en eaux stagnantes sans avoir besoin d’un hôte
- Les pêcheurs figurent parmi les populations les plus à risque, bien souvent sans le savoir
- La maladie peut sembler bénigne au départ, mais devient mortelle dans certains cas si elle n’est pas traitée rapidement
Une bactérie increvable qui adore les eaux stagnantes
Transmises via les urines, ces bactéries survivent assez facilement dans le milieu extérieur, notamment dans l’eau douce et les sols boueux. Ce n’est pas une image : la Leptospira survit plusieurs semaines, voire plusieurs mois, dans les eaux douces stagnantes, les sols humides, la boue ou les flaques, et elle tolère des températures entre 0 et 25 °C, résistant même à l’absence d’hôte. un rat parti depuis des semaines peut avoir laissé une zone contaminée bien après son passage. J’ai souvent vu des pêcheurs remonter leur épuisette d’une eau croupie sans y penser deux fois, alors que c’est précisément dans ces poches d’eau dormante, réchauffées par le soleil de juillet, que la bactérie prospère le mieux.
Les rongeurs aquatiques peuvent être porteurs et donc vecteurs, via leurs urines, de la leptospirose. Ragondins, rats musqués, rats des berges : ce sont eux les principaux réservoirs en France, même si tous les mammifères peuvent être porteurs de la bactérie. La contamination humaine ne demande pas grand-chose : la bactérie pénètre principalement en cas de coupure ou de plaies (même petites) ou par les muqueuses. Une écorchure de ronce sur l’avant-bras en installant son poste, une petite plaie de talon dans les bottes, et la porte est ouverte.
Les pêcheurs, une population directement exposée
Ce n’est pas une coïncidence si les autorités sanitaires citent systématiquement la pêche parmi les activités à risque. Les activités les plus à risque sont, dans 75% des cas, des activités de loisirs en eau douce comme la pêche, l’aviron ou le kayak. Un bulletin spécialisé sur la leptospirose va plus loin en pointant directement notre passion : chez les pêcheurs les contaminations sur les berges ne sont pas exceptionnelles, leur activité les amène à se trouver sur les rives et les eaux stagnantes des cours d’eau coupés de barrages qui sont des sites très favorables à la contamination.
Les chiffres nationaux restent modestes en apparence : en France métropolitaine, la maladie touche 600 à 700 personnes chaque année. Mais la tendance inquiète les épidémiologistes, avec une hausse des cas liée au réchauffement climatique et à la prolifération urbaine des rongeurs selon certaines analyses récentes. Et la situation peut s’emballer localement : à La Réunion, le point de situation d’avril 2026 signale 31 cas enregistrés à ce jour pour l’année 2026 contre 12 cas sur toute l’année 2025, une progression qui a poussé l’ARS à renforcer sa surveillance. En métropole, la maladie est à déclaration obligatoire depuis août 2023, un statut qui témoigne du sérieux avec lequel les autorités la traitent désormais, elle qui figure aussi au tableau 19 des maladies professionnelles en France depuis 1969.
Ce que ça fait, et pourquoi il ne faut pas attendre
Le tableau clinique ressemble d’abord à une bête grippe d’été, ce qui pousse beaucoup de pêcheurs à hausser les épaules. Les symptômes apparaissent 3 à 20 jours après la contamination, avec l’apparition brutale d’une forte fièvre accompagnée de frissons. Le problème, c’est que dans une minorité de cas la maladie ne s’arrête pas là : elle peut conduire à une insuffisance rénale, et devient mortelle dans 5 à 20% des cas les plus sévères. À l’échelle mondiale, l’Institut Pasteur rappelle que plus d’un million de personnes subissent une forme grave de la leptospirose chaque année, et plus de 60 000 en décèdent. Ce sont des chiffres qui donnent le vertige pour une maladie que la plupart des Français ignorent totalement.
La bonne nouvelle, c’est qu’un traitement précoce change tout. Une antibiothérapie classique suffit généralement à enrayer l’infection si elle est administrée tôt, d’où l’importance de consulter dès les premiers signes de fièvre après une session de pêche en eau stagnante, en signalant bien cette activité au médecin.
Les vrais réflexes à adopter au bord de l’eau
Protéger ses plaies avant même de partir pêcher, voilà le geste le plus sous-estimé. Il faut couvrir toute plaie ou coupure avec un pansement imperméable avant un contact avec l’eau douce, se laver systématiquement les mains après un contact prolongé avec ces eaux, et prendre une douche une fois rentré en désinfectant les éventuelles plaies. Autre point crucial que beaucoup ignorent : il ne faut jamais rincer une plaie à l’eau non potable, même limpide. Une eau de rivière parfaitement claire peut héberger la bactérie sans que rien ne le trahisse à l’œil nu.
Pour les silures ou carpistes qui passent des heures pieds dans la vase à installer leur poste de nuit, évitez de marcher pieds nus ou en sandales dans un sol boueux ou dans des eaux stagnantes. Des cuissardes ou des bottes hautes ne sont pas un luxe de matériel, c’est une vraie barrière physique contre la bactérie. Pour les professionnels très exposés comme les gardes-pêche, un vaccin existe déjà en France, mais il reste réservé aux métiers les plus à risque et ne protège que contre une seule des nombreuses souches de leptospires en circulation, ce qui signifie que même vacciné, la prudence reste de mise au bord de l’eau.
Sources : lareunion.ars.sante.fr | pasteur.fr