Ce geste presque rituel, remplir un seau d’eau et y jeter les écrevisses pêchées à la nasse pour les ramener à la maison, tombe sous le coup de la loi dès qu’il s’agit d’écrevisses américaines, de Californie (dites « signal »), de Louisiane, marbrées ou virginales. Le Code de l’environnement, via un arrêté ministériel précis, interdit purement et simplement le transport à l’état vivant de ces espèces exotiques envahissantes. Concrètement, la seule option légale consiste à les tuer sur le lieu même de la capture, avant de repartir avec elles dans une glacière.
À retenir
- Une interdiction légale méconnue affecte des millions de pêcheurs chaque été
- Un champignon pathogène invisible menace l’extinction d’espèces indigènes entières
- Un geste simple et obligatoire change tout, mais peu le connaissent
Un texte clair, une pratique pourtant largement ignorée
La base juridique ne date pas d’hier mais elle a été durcie par un arrêté du 14 février 2018 relatif à la prévention de l’introduction et de la propagation des espèces animales exotiques envahissantes. Ce texte interdit sur tout le territoire métropolitain et en tout temps l’introduction sur le territoire, l’introduction dans le milieu naturel, la détention, le transport, le colportage, l’utilisation, l’échange, la mise en vente, la vente ou l’achat de spécimens vivants des espèces listées en annexe. Et cette liste ne fait pas dans la nuance : écrevisse américaine, écrevisse américaine virile, écrevisse de Californie dite écrevisse signal, écrevisse de Louisiane et écrevisse marbrée y figurent toutes.
Le Code de l’environnement complète le dispositif avec deux articles que connaissent bien les gardes-pêche. L’écrevisse américaine est classée espèce « susceptible de provoquer des déséquilibres biologiques » selon l’article R. 432-5, et son introduction est interdite dans tout type de milieu par l’article L. 432-10. En clair, remettre une écrevisse invasive à l’eau après capture constitue elle-même une infraction, au même titre que la ramener vivante chez soi. J’ai longtemps cru, comme beaucoup de pêcheurs du dimanche, que seule la remise à l’eau posait problème. Faux : le simple fait de transporter le seau plein de bestioles frétillantes suffit à basculer dans l’illégalité.
Pourquoi une règle aussi stricte : la peste qui ne pardonne pas
Cette sévérité n’a rien d’arbitraire, elle répond à une menace sanitaire bien réelle pour nos rivières. Les écrevisses nord-américaines sont porteuses saines d’un champignon, l’Aphanomyces astaci, responsable de ce qu’on appelle la peste de l’écrevisse. Cette infection ne laisse souvent aucun survivant au sein d’une population, les écrevisses exotiques étant porteuses saines de cet agent pathogène tout en étant souvent à l’origine de son introduction. Le pire, c’est que l’humain lui-même peut devenir vecteur de contamination : les poissons par leur mucus, ainsi que l’Homme, peuvent également véhiculer cette pathologie. Une paire de bottes mal rincée, un seau transporté d’un cours d’eau à un autre, et c’est un bassin entier d’écrevisses autochtones qui peut s’effondrer en quelques semaines.
L’écrevisse à pattes blanches, notre espèce indigène la plus emblématique, paie le prix fort de cette dynamique. Il s’agit de la peste de l’écrevisse, maladie responsable de la mort des espèces d’écrevisses locales comme l’écrevisse à pattes blanches, historiquement présente sur certains bassins et qui connaît un fort déclin depuis les 50 dernières années. J’ai pêché il y a quelques années dans un ruisseau ariégeois où un technicien de fédération m’expliquait que les rares foyers de pattes blanches survivants ne devaient leur salut qu’à des seuils infranchissables ou des tronçons qui s’assèchent l’été, formant des barrières naturelles contre la colonisation. Une écrevisse de Louisiane, elle, s’en moque : elle tolère des conditions extrêmes et des milieux de piètre qualité, se reproduisant plus vite que les espèces locales, et son appétit d’omnivore opportuniste peut faire chuter la biodiversité locale de façon spectaculaire.
Le châtrage, geste obligatoire et finalement assez simple
Puisque le transport vivant est proscrit, la loi impose de tuer l’animal sur place, généralement par châtrage. La manipulation demande un peu de sang-froid la première fois, mais elle devient vite un réflexe. Il suffit de tordre la nageoire du milieu de la queue, le telson, et de tirer dessus, ce qui a pour effet d’enlever le boyau intestinal qui donne un goût amer à la chair. La rotation d’un quart de tour suivie d’une traction sèche libère l’intestin en un seul geste, presque instantané une fois qu’on a compris le mouvement. Ce n’est pas qu’une formalité administrative : retirer ce tube digestif améliore réellement la qualité gustative de la chair, un détail que confirment volontiers les pêcheurs qui cuisinent leurs prises le soir même.
Une fois châtrées, les écrevisses doivent voyager au frais. La chaleur estivale, justement celle des vacances où ce loisir se pratique le plus, accélère leur dégradation. Une glacière avec quelques pains de glace reste la meilleure option pour préserver la chair jusqu’au retour, surtout si le trajet dépasse une heure ou deux. Autant dire que le « seau d’eau qui patiente sur la banquette arrière » n’a décidément plus sa place dans la trousse du pêcheur d’écrevisses responsable.
Attention à la confusion avec les espèces protégées
Un piège guette les pêcheurs pressés : confondre une espèce invasive avec une espèce autochtone protégée. Trois espèces d’écrevisses américaines sont souvent confondues : l’écrevisse américaine dite « grise », l’écrevisse de Louisiane dite « rouge » et l’écrevisse de Californie dite « signal », tandis que nos espèces locales, en net déclin, bénéficient d’une protection totale. Pour l’écrevisse à pattes blanches, la règle s’inverse complètement : sa pêche reste interdite en toutes circonstances, et tout spécimen capturé accidentellement doit être remis à l’eau immédiatement. Avant de sortir les balances, mieux vaut donc consulter le guide d’identification de sa fédération départementale de pêche, la confusion entre une jeune écrevisse signal et une pattes blanches restant fréquente pour un œil non averti.
Sur le plan pénal, le non-respect de cette réglementation relève d’une contravention de 5e classe, la catégorie la plus lourde parmi les contraventions françaises. La contravention est punie d’une amende n’excédant pas 1 500 €, ou 3 000 € en cas de récidive, sans compter la possible confiscation du matériel de pêche. De quoi refroidir sérieusement l’envie de ramener un souvenir vivant de vacances au fond du coffre.
Sources : legifrance.gouv.fr | ain.gouv.fr