« Je relâchais mes prises n’importe comment » : un guide de pêche m’a montré le geste qui tue le poisson sans qu’on le sache

Le brochet est reparti. quelques coups de queue, un bouillonnement bref à la surface, et hop, disparu dans le vert sombre. Pendant des années, j’ai cru que c’était suffisant. Un poisson remis à l’eau, c’est un poisson sauvé. Sauf que cette conviction, aussi sincère soit-elle, cache une réalité bien plus nuancée : le no-kill mal maîtrisé tue autant que l’épuisette du pêcheur pressé. C’est ce qu’un guide de pêche m’a montré un matin sur un parcours aménagé de la Creuse, avec une patience que je n’oublierai pas.

À retenir

  • Ce geste réflexe que tous les pêcheurs font endommage gravement le poisson
  • Votre photo parfaite peut sceller le sort de votre prise en quelques secondes
  • Un détail de deux secondes avant le contact change complètement les chances de survie

Le geste anodin qui condamne le poisson

Pendant longtemps, mon rituel de relâche ressemblait à ça : décrochage rapide, deux ou trois allers-retours du poisson dans l’eau pour « le réoxygéner », et relâche. Le mouvement de va-et-vient, ce geste presque réflexe que beaucoup de pêcheurs pratiquent en toute bonne foi, est en réalité l’une des erreurs les plus répandues. Lorsqu’on retire le poisson vers l’arrière, les ouïes s’ouvrent largement et l’eau pénètre les arcs branchiaux, ce qui retourne les fibres et endommage le système respiratoire du poisson. on croit aider, on aggrave.

Autre classique du genre : attraper le poisson avec un chiffon sec pour éviter qu’il glisse. Pratique, oui. Désastreux, aussi. Pour manipuler un poisson que l’on souhaite relâcher, l’utilisation d’un chiffon est déconseillée car cela endommage son mucus et réduit ses chances de survie. Ce mucus n’est pas une simple couche visqueuse : c’est la peau immunitaire du poisson, son bouclier contre les bactéries et les parasites. L’arracher en voulant bien faire, c’est l’exposer à des infections potentiellement mortelles dans les jours qui suivent la remise à l’eau.

Et puis il y a la photo. Celle qu’on veut parfaite, bien cadrée, avec la prise bien visible. L’idée principale est de garder le poisson capturé au maximum dans l’eau : chaque seconde passée hors de l’eau diminue sa capacité à repartir dans de bonnes conditions. Quelques secondes de trop devant l’objectif peuvent suffire à basculer un poisson épuisé vers une mort différée, souvent invisible pour le pêcheur.

Le combat, première source de dommages

Tout commence bien avant la remise à l’eau. Des études montrent que le combat est générateur de beaucoup de stress pour le poisson, correspondant à une activité musculaire intense, avec des conséquences comme la fatigue, l’épuisement et des difficultés respiratoires qui persistent parfois plusieurs heures après. Un brochet ferraillé trop longtemps avec un matériel trop léger arrive à l’épuisette dans un état physique compromis, même s’il paraît vigoureux au moment du décrochage.

C’est pour cette raison que adapter le diamètre de ses bas de ligne permet de ne pas faire durer inutilement un combat, pour que la prise ne soit pas trop fatiguée lors du retour dans son élément. Le plaisir d’un beau combat ne doit pas se faire au détriment de la survie du poisson. Choisir un matériel cohérent avec la taille des espèces visées, c’est aussi une forme de respect.

La question de l’hameçon est tout aussi centrale. On peut limiter les risques de blessures et faciliter le décrochage en utilisant des hameçons simples plutôt que des triples, ou en écrasant leurs ardillons à l’aide d’une pince. Et quand un hameçon s’est enfoncé trop profondément dans la gorge ? Les associations de pêche préconisent alors de couper le bas de ligne sans chercher à récupérer l’hameçon : le fait de couper le fil au ras de la gueule peut augmenter les taux de survie de 20%. L’hameçon oxydable fera le reste tout seul, dissous par les sucs gastriques en quelques jours.

Les bons gestes, concrets et immédiats

Se mouiller les mains avant tout contact avec le poisson : c’est la première chose que le guide m’a dit ce matin-là, avant même d’avoir sorti le brochet de l’épuisette. Penser à bien s’humidifier les mains avant de toucher le poisson évite d’enlever trop de mucus qui recouvre ses écailles et le protège des bactéries et autres parasites. Un geste de deux secondes qui change tout.

Quelle que soit l’espèce, il est préférable de ne pas poser ni traîner un poisson sur le sol hors de l’eau : un sol rugueux risque de provoquer des coupures, d’abîmer son mucus et favorise de futurs risques d’infections. L’herbe de la berge, le caillou, le plancher en bois du bateau : toutes ces surfaces semblent inoffensives et peuvent pourtant sceller le sort du poisson.

Pour le décrochage en lui-même, l’épuisette est votre meilleure alliée. Fortement recommandée, elle peut permettre de décrocher le poisson sans le sortir de l’eau, tout en écourtant le temps du combat. Les modèles en caoutchouc, sans nœud, causent un minimum de blessures et sont très répandus. Les vieilles épuisettes à mailles tressées, celles qu’on hérite parfois du grand-père, arrachent les nageoires et décollent le mucus à chaque contact.

Vient ensuite le moment précis de la remise à l’eau. Avant de relâcher, aidez le poisson à récupérer en le maintenant dans l’eau à l’horizontale, la tête face au courant, sans lui imposer de mouvement de va-et-vient. On peut l’aider en faisant un mouvement en forme de 8, puis attendre qu’il reparte de lui-même. Ce moment de patience est tout sauf une perte de temps : c’est la garantie que le poisson repart avec assez d’énergie pour regagner sa cache, plutôt que de crever à dix mètres de la berge.

Quand la relâche ne suffit pas toujours

Il faut aussi savoir regarder la réalité en face. Malgré toutes les précautions, il arrive qu’un poisson saigne abondamment, qu’il soit mal piqué au niveau des yeux ou des arcs branchiaux, ou qu’il ne reparte tout simplement pas. Dans ces cas-là, la décision la plus honnête est parfois de garder le poisson plutôt que de le rejeter à l’eau pour le voir mourir en surface.

La pêche en parcours no-kill connaît une vraie progression en France, portée notamment par les carpistes et les moucheurs. Des études montrent que le taux de survie des poissons relâchés en pêchant aux leurres artificiels avec des hameçons simples peut atteindre 97%. Ce chiffre n’est pas une promesse automatique, c’est l’aboutissement d’une série de bons gestes enchaînés sans en rater un seul.

Au fond, ce que ce guide m’a montré ce matin-là, ce n’est pas une liste de règles à mémoriser. C’est une posture : celle de quelqu’un qui comprend que le no-kill n’est pas un geste symbolique, mais une technique à part entière, qui s’apprend et se perfectionne. Les pêcheurs qui relâchent le mieux leurs prises sont aussi ceux qui ont accepté d’être mauvais à ce geste avant de devenir bons. Le poisson que vous relâcherez ce week-end mérite qu’on se soit posé cette question avant de le tenir entre les mains.