Le vernis. Voilà ce que l’essence a laissé au fond du carburateur après cinq mois d’hivernage improvisé. Une pellicule collante, brunâtre, qui a figé le pointeau et bouché le gicleur principal aussi sûrement qu’une colle industrielle. J’avais pourtant fait ce calcul qui semblait logique sur le moment : pourquoi vidanger un réservoir à moitié plein, gaspiller du mélange encore bon, alors qu’il suffisait de le laisser reposer jusqu’au printemps ? Mauvais calcul. Très mauvais calcul.
À retenir
- L’essence n’est pas inerte : elle s’oxyde après seulement 8 semaines de stagnation, pas 6 mois comme beaucoup le croient
- Sur un mélange 2-temps, l’essence s’évapore mais l’huile ‘sèche’ et forme une gomme vitrifiée dans les gicleurs du carburateur
- L’éthanol dans les essences modernes aggrave le phénomène en attirant l’humidité et en créant des dépôts supplémentaires
Ce qui se passe réellement dans un réservoir oublié tout l’hiver
L’essence n’est pas un produit inerte. Dès qu’elle stagne, elle s’oxyde au contact de l’air, et cette oxydation transforme progressivement les hydrocarbures en résidus collants. Le carburant non traité commence à s’oxyder et à former une sorte de gomme dans le système d’alimentation en carburant du moteur. Un phénomène qui touche tous les moteurs à essence, mais qui frappe particulièrement fort les moteurs hors-bord équipés de carburateurs, là où l’injection moderne limite un peu les dégâts.
Le problème s’aggrave avec la présence d’éthanol dans les essences actuelles. Le problème vient souvent de l’éthanol dans l’essence, un composant hygroscopique qui attire l’humidité ambiante et favorise la formation de dépôts dans le circuit. Sur un mélange 2-temps, un second phénomène s’ajoute à celui-là : quand l’essence finit par s’évaporer partiellement dans une cuve de carburateur mal vidangée, l’huile qu’elle contenait ne s’évapore pas au même rythme. Sur un hors-bord 2 temps, l’essence s’évapore, mais l’huile « sèche » et risque de boucher le gicleur du carbu, ce qui peut empêcher tout redémarrage au printemps. C’est exactement le scénario que j’ai vécu : une huile figée, presque vitrifiée, tapissant l’intérieur du gicleur comme un mini glaçage collé au fond d’un moule.
La vitesse à laquelle cette dégradation s’installe surprend souvent les plaisanciers. On imagine disposer de plusieurs mois avant que le carburant ne devienne inutilisable, alors qu’en réalité les essences sont vieilles après seulement 8 semaines et contiennent des aromates qui forment une poudre à l’intérieur d’un carburateur remisé à sec. Deux mois. Pas six. Le temps d’un hivernage complet, c’est l’équivalent de deux à trois cycles de dégradation qui s’enchaînent sans qu’on intervienne.
Le diagnostic sur le pont, un matin d’avril
Premier coup de démarreur : rien. Deuxième, troisième tentative, toujours rien, si ce n’est cette odeur d’essence rance qui remonte du carter moteur. J’ai fini par déposer le carburateur, opération qui prend une petite heure sur la plupart des petits hors-bord si l’on suit le manuel constructeur. Le pointeau était collé dans son siège, la membrane légèrement durcie, et le gicleur principal complètement obstrué par ce vernis dont je parlais plus haut.
Ce genre de panne revient souvent dans les récits d’autres plaisanciers, presque toujours avec le même schéma. Les vernis déposés par les essences ont posé le même problème sur un vieux Suzuki 2 temps, où un démontage du carburateur avec un coup d’air comprimé a été radical. Dans mon cas, le nettoyage a nécessité un peu plus qu’un simple jet d’air : un bain dans un produit nettoyant carburateur, un passage de fil de laiton fin dans les gicleurs pour déloger les derniers résidus, puis un remontage minutieux en vérifiant chaque joint. Deux heures de travail pour une négligence de cinq minutes l’automne précédent, le calcul n’était clairement pas en ma faveur.
Et je n’ai pas eu à changer le filtre à essence cette fois-là, mais le risque existait bien. Les impuretés provenant du réservoir et du carburant se déposent rapidement dans le filtre à carburant, notamment en cas d’utilisation de carburant contenant de l’éthanol, et un filtre encrassé peut à lui seul provoquer une perte de puissance, voire une panne totale en pleine sortie de pêche.
Ce que je fais différemment maintenant
La bonne pratique, je la connaissais en théorie mais je l’appliquais mal. Il ne s’agit pas forcément de vidanger systématiquement tout le réservoir, une opération qui a ses propres inconvénients puisque vidanger systématiquement le carbu risque de sécher les joints. La vraie solution passe par le stabilisateur de carburant, un additif qui ralentit l’oxydation et empêche la formation de gomme pendant l’arrêt hivernal. Il faut toujours entreposer son bateau avec du carburant frais traité avec un stabilisateur de carburant marin, car le carburant non traité commence à s’oxyder et à former une sorte de gomme.
Concrètement, je fais désormais tourner le moteur quelques minutes après avoir ajouté le stabilisant, pour que le produit circule dans tout le circuit et pas seulement dans le réservoir. J’ajoute un stabilisant pour essence marine dans le réservoir, puis je fais tourner le moteur une dizaine de minutes afin que le produit circule dans tout le circuit. Autre détail qui change tout : le niveau de remplissage. Un réservoir ventilé trop vide favorise la condensation, mais il ne faut pas non plus le remplir à ras bord. Il faut arrêter le remplissage lorsque le réservoir est rempli à environ 95 % parce que les variations extrêmes de température pendant l’hiver peuvent provoquer une expansion du carburant, et forcer potentiellement les gaz à sortir par l’évent.
Depuis, je vide systématiquement la cuve du carburateur avant remisage, en laissant tourner le moteur jusqu’à ce qu’il s’arrête tout seul une fois l’arrivée d’essence coupée. Simple, gratuit, et ça évite à la gomme de trouver un terrain pour se déposer. Un détail que beaucoup de plaisanciers négligent : le mélange 2-temps qui reste dans une nourrice séparée se conserve encore plus mal que dans un réservoir fixe, car l’huile et l’essence ont tendance à se dissocier légèrement avec le temps et le froid accentue ce phénomène de séparation, invisible à l’œil nu jusqu’au jour où le moteur refuse tout simplement de tourner.
Sources : hisse-et-oh.com | mercurymarine.com