Après trois jours d’immersion dans le petit bras mort où je pose mes engins chaque été, ma nasse ne contenait pas trois ou quatre écrevisses éparpillées comme d’habitude. Elle en contenait une masse compacte, agglutinée contre le goulot intérieur, les pinces mêlées, impossible à démêler d’un seul geste. Ce goulot en entonnoir, ce tube de plastique ou de grillage qui se rétrécit vers l’intérieur, ne retient pas seulement quelques crustacés curieux attirés par l’appât : il révèle, quand on lui laisse le temps, l’ampleur réelle d’une colonisation qu’on ne soupçonne pas en relevant son matériel tous les soirs.
À retenir
- Une nasse abandonnée trois jours accumule bien plus de prises qu’une relève quotidienne : pourquoi ?
- Les écrevisses capturées n’étaient pas ce qu’elles semblaient être au premier coup d’œil
- La vraie découverte concerne une invasion écologique silencieuse qui dure depuis cinquante ans
Le piège qui travaille dans l’ombre
Le principe d’une nasse tient en une astuce mécanique vieille comme la pêche elle-même : l’entrée s’élargit vers l’extérieur et se referme vers l’intérieur, si bien que l’animal qui s’y engage pour atteindre l’appât peine ensuite à retrouver la sortie. Sur une pose courte, on récolte les individus les plus opportunistes, ceux qui traînaient déjà dans le secteur. Sur trois jours, le calcul change du tout au tout : chaque écrevisse capturée continue d’attirer ses congénères par l’odeur, et le piège s’auto-alimente. J’ai découvert un genre d’entonnoir à chaîne, où la première prise devenait l’appât vivant des suivantes.
Les guides de pêche recommandent d’ailleurs tout l’inverse de ce que j’ai fait : le rythme de relevage conditionne la réussite, avec des remontées toutes les dix minutes environ. Cette fréquence évite que les crustacés les plus agiles ne finissent par s’échapper par les mailles lors de la manipulation, mais elle sert surtout à limiter la mortalité et le stress des prises qu’on souhaite consommer fraîches. En laissant traîner mon engin, j’ai sacrifié la fraîcheur au profit d’un constat brutal sur la densité de population présente dans ce bras d’eau calme.
Ce que la loi encadre, et ce qu’elle ne pardonne pas
Avant même de parler de biologie, il faut rappeler le cadre légal, parce qu’une nasse mal réglementée coûte cher en verbalisation. La première condition pour pêcher l’écrevisse reste la détention d’une carte de pêche en cours de validité, l’activité s’exerçant à l’aide de balances limitées à six par pêcheur, avec des mailles carrées, rectangulaires, losangiques ou hexagonales. L’espacement minimum des verges est fixé à 27 millimètres, et le diamètre ou la diagonale des balances ne doit pas dépasser 0,30 mètre. Un détail qui compte : ces dimensions ne sont pas arbitraires, elles laissent filer les alevins de poissons pendant que les crustacés restent piégés.
Mais la vraie ligne de démarcation se joue ailleurs, entre deux mondes d’écrevisses qui se ressemblent en apparence et qui n’ont légalement rien à voir. D’un côté, les espèces autochtones, minoritaires et menacées ; de l’autre, les envahisseuses venues d’Amérique du Nord. Sur mon secteur, la quasi-totalité de la grappe remontée appartenait à la seconde catégorie, reconnaissable à ses tubercules rouges caractéristiques.
- Écrevisse à pattes blanches : espèce emblématique de nos ruisseaux, en voie de disparition, dont la pêche est strictement interdite dans toute la France.
- Écrevisses non autochtones (Louisiane, américaine) : espèces exotiques envahissantes qui ont progressivement colonisé de nombreux milieux.
- Cinq espèces exotiques envahissantes au total recensées en métropole, dont l’écrevisse de Louisiane, la plus répandue.
En France métropolitaine, il existe cinq espèces d’écrevisses exotiques envahissantes, l’écrevisse de Louisiane étant la plus présente sur notre territoire. Face à une capture d’espèce protégée, la remise à l’eau immédiate s’impose sans discussion. Face à une capture d’espèce invasive, c’est l’inverse : la pêche de l’écrevisse de Louisiane est autorisée mais réglementée, la remise à l’eau de spécimens vivants étant interdite tout comme le transport de spécimens vivants, ce qui impose de châtrer les écrevisses avant transport. Concrètement, il faut leur retirer la nageoire caudale par un geste sec, en arrachant, par un mouvement de rotation, la nageoire arrière, avant de pouvoir les emporter jusqu’à la marmite.
Une conquérante discrète installée depuis un demi-siècle
Ce que ma nasse a vraiment retenu, ce n’est pas un simple repas du soir, c’est un fragment d’une histoire écologique qui dure depuis cinquante ans. L’écrevisse rouge de Louisiane a été introduite en France en 1976 pour l’élevage, avant que les premiers spécimens échappés ne soient capturés en Loire-Atlantique en 1987. Depuis, elle n’a cessé de gagner du terrain, jusqu’à devenir un cas d’école européen : elle est inscrite depuis 2016 dans la liste des espèces exotiques envahissantes préoccupantes pour l’Union européenne, un statut qui interdit purement et simplement sa dissémination volontaire, où que ce soit sur le continent.
Son succès tient à un régime alimentaire sans complexe. En consommant sélectivement et successivement les végétaux, les larves d’insectes et les alevins de poissons, elle épuise les ressources alimentaires et cause de graves déséquilibres écologiques. Un chiffre m’a marqué en creusant le sujet : certaines populations locales organisent désormais des battues citoyennes pour limiter sa prolifération, des sessions ouvertes au public où l’on capture, on identifie, on châtre, avant de repartir avec un seau plein pour la cuisine.
Ce qu’il faut retenir de trois jours sous l’eau
Laisser une nasse aussi longtemps n’a rien d’une méthode à recommander pour la qualité gustative : trois jours dans une eau chaude d’été, ça fatigue les prises et ça complique la cuisson d’écrevisses qu’on veut vives jusqu’au dernier moment. Mais l’expérience a une valeur diagnostique. Elle m’a montré, mieux qu’aucune relève quotidienne, la densité réelle d’un peuplement invasif installé sous mes pieds depuis probablement des années sans que je m’en aperçoive. La prochaine fois, je reviendrai relever mon engin toutes les heures, comme le veut la bonne pratique, mais je garderai en tête cette photo mentale d’une nasse pleine à craquer : le meilleur indicateur, finalement, n’est pas ce qu’on pêche un soir, c’est ce qu’on laisse le temps de s’accumuler.
Sources : epidropt.fr | loire-atlantique.gouv.fr