Le poisson nageait droit, queue puissante, retour à l’eau franc. Puis, deux ou trois minutes plus tard, il se retourne sur le flanc, ventre gonflé, incapable de replonger. Ce scénario, bien connu des pêcheurs de sandre en no-kill, s’explique par un phénomène physiologique précis : le barotraumatisme. Selon l’espèce, tous les poissons n’ont pas la même possibilité de compenser les différences de pression qu’ils subissent lors du combat, et ceux qui ne disposent pas de liaison entre la vessie natatoire et l’intestin rencontrent les plus grandes difficultés. Le sandre fait partie de ces poissons piégés par leur propre anatomie.
À la différence du brochet, les percidés possèdent une vessie natatoire fermée, ils ne peuvent compenser la baisse de pression rapide et donc évacuer l’azote lors d’une remontée brutale. Concrètement, le poisson vit sous pression, sa vessie natatoire ajustée à la profondeur où il se tient. Le tirer verticalement en quelques secondes, c’est lui imposer une décompression que son organisme n’est pas conçu pour absorber aussi vite.
À retenir
- Pourquoi un poisson qui semblait sauver change soudainement de comportement après quelques minutes
- Le rôle critique des 10 mètres de profondeur dans la survie du sandre
- Les vraies solutions pour limiter les dégâts au-delà de la simple relâche rapide
Pourquoi les dix mètres marquent un vrai basculement
Le chiffre de dix mètres n’est pas anecdotique. La courbe de mortalité du doré jaune, cousin nord-américain du sandre, montre nettement que la mortalité augmente fortement en dessous de 10 m de profondeur. Les chercheurs suisses qui ont compilé ces données estiment que pour les percidés européens aussi, il semble évident que les chances de survie sont fortement compromises à partir d’une profondeur de 10 à 12 mètres. Un sandre pêché à 4 ou 5 mètres encaisse généralement sans séquelle visible. Passé la barre des dix mètres, le risque grimpe de façon quasi verticale, un peu comme un plongeur qui remonterait sans respecter ses paliers.
Le mécanisme physique est celui d’un dégazage brutal. Le poisson respire de l’air à la pression ambiante, il y a donc évolution vers la saturation du taux d’azote dans le corps, et à la remontée, il va y avoir sursaturation d’azote et au-delà du seuil de sursaturation critique, il y a dégazage, formation de bulles comme lorsque l’on ouvre trop vite une bouteille d’eau gazeuse. Les signes extérieurs ne trompent pas : les yeux exorbités, souvent la vessie natatoire apparente dans la gueule car dilatée, ventre gonflé. Sur le terrain, j’ai déjà vu des sandres remonter la tête la première alors même qu’ils tentaient de plonger, comme aspirés vers le haut par leur propre flottabilité incontrôlable.
Ce qui se joue vraiment dans les minutes qui suivent
C’est là que le piège se referme sur le pêcheur bien intentionné. Le poisson semble reparti, il a donné un coup de queue vigoureux, il a disparu sous la surface. Mais les lésions internes ne se résorbent pas en une nage. Le barotraumatisme engendre généralement un gonflement excessif de la vessie natatoire, l’exophtalmie (yeux exorbités) ou l’expulsion partielle des viscères du poisson et peut causer la mort. Le gaz continue de faire pression, l’équilibre se dégrade progressivement, et le poisson finit par perdre le contrôle de sa flottabilité alors qu’il pensait avoir regagné les profondeurs.
Des études par télémétrie sur des poissons d’eau douce apparentés confirment que l’apparence de bonne santé immédiate ne garantit rien sur la durée. Un suivi télémétrique d’achigans à petite bouche présentant des distensions abdominales graves a permis de démontrer que, même si les poissons ne flottaient plus à la surface 16 h après la remise à l’eau, certains se situaient encore à moins de 25 m du site de relâche 70 h après, les auteurs attribuant ce résultat au stress physiologique qui perturbait leur comportement. Un poisson qui flotte sur le flanc n’est pas seulement handicapé pour nager : il devient vulnérable aux radiations solaires, aux prédateurs aviaires et même au passage des bateaux, en plus d’être généralement exposé à des eaux plus chaudes. même sauvé du barotraumatisme initial, il reste une proie facile pendant plusieurs heures.
Faut-il percer la vessie natatoire ou laisser faire la nature ?
La tentation du fizzing existe aussi en eau douce, cette technique venue des Etats-Unis qui consiste à percer la vessie dilatée à l’aiguille pour libérer le gaz. Mais la littérature scientifique reste partagée. La perforation de la vessie natatoire fait l’objet de controverses dans la littérature, car son utilisation est répandue alors qu’il existe peu de preuves scientifiques de son efficacité. Certains travaux vont dans un sens, d’autres dans le sens opposé : d’autres concluent que la perforation de la vessie natatoire est généralement plus dommageable que bénéfique pour la survie des poissons. Pour le sandre, dont l’anatomie diffère de celle des achigans étudiés outre-Atlantique, le geste s’avère encore plus périlleux à réaliser sans repère fiable.
Mon avis, après pas mal de sorties en no-kill sur des postes profonds : mieux vaut prévenir que tenter de réparer. Limiter le temps de combat sur les postes situés au-delà de dix mètres, remettre le poisson à l’eau le plus vite possible sans l’exposer longuement à l’air, et éviter les gros écarts de profondeur en une seule action de pêche, voilà ce qui change vraiment la donne. Le fizzing reste une roulette russe entre les mains d’un amateur, avec un risque réel de blesser des organes vitaux si l’aiguille dévie de quelques millimètres.
Un détail mérite d’être connu des adeptes du verticale profond : chez d’autres espèces à vessie fermée pêchées bien plus bas, les symptômes de barotraumatisme apparaissent même à des profondeurs qu’on croirait anodines. Chez les ombles canadiens, de tels symptômes ont été constatés chez des poissons capturés jusqu’à 65 m de profondeur, alors qu’une étude antérieure avait montré que la profondeur de capture n’avait aucun effet sur la mortalité lorsqu’elle ne dépassait pas 50 m. La sensibilité varie donc énormément d’une espèce à l’autre, et le sandre, avec son seuil critique autour de dix mètres, figure parmi les plus fragiles de nos eaux douces face à ce phénomène.
Sources : researchgate.net | fr.readkong.com