Mon grand-père couchait toujours la perche vers la queue avant de la saisir : j’ai souri pendant des années avant de comprendre pourquoi il avait raison

Coucher la perche vers la queue avant de la saisir, ce n’est pas un tic de vieux pêcheur superstitieux. C’est un geste d’une logique redoutable : en glissant la main de la tête vers la queue, on couche la nageoire dorsale épineuse dans le sens naturel de son repli, exactement comme on lisse le poil d’un chat dans le sens de la pousse. Fait à l’envers, ce même geste hérisse les épines et transforme une simple prise en main en séance de piqûre. Mon grand-père ne le savait peut-être pas en ces termes de biomécanique, mais son pouce avait compris depuis longtemps ce que ses mots n’auraient jamais su expliquer.

À retenir

  • Les épines dorsales de la perche ne sont pas venimeuses, mais leur piqûre est l’une des plus vives en eau douce
  • Le sens de la main change tout : de la queue vers la tête, vous hérissez les épines ; de la tête vers la queue, vous les couchez
  • Un geste qui protège autant votre main que le poisson grâce à deux mécanismes biologiques simultanés

Une nageoire pensée pour piquer, pas pour empoisonner

La perche commune porte sur le dos deux nageoires dorsales bien distinctes. Les deux nageoires dorsales sont juxtaposées mais bien distinctes, la nageoire antérieure comporte des rayons épineux qui assurent sa défense tandis que la postérieure présente majoritairement des rayons mous. Treize à quinze rayons durs comme du bois sec, taillés en pointe d’aiguille : ce poisson possède un nageoire dorsale double, la première étant soutenue par treize à quinze rayons épineux très durs et piquants tandis que la deuxième est souple.

Bonne nouvelle tout de même pour qui s’est déjà planté une épine dans l’index un dimanche matin : elle possède une série d’épines le long de la nageoire dorsale, mais pas d’inquiétude elles ne sont pas venimeuses. Par contre, une piqûre peut être tout à fait douloureuse. Rien à voir donc avec le poisson-chat, dont les épines pectorales et dorsales injectent une substance provoquant gonflement et afflux sanguin autour de la blessure. Chez la perche, la douleur vient uniquement de la mécanique : un rayon dur qui s’enfonce dans la chair, point final. Ce qui n’empêche pas certains guides de pêche de considérer cette piqûre comme l’une des plus vives qu’on puisse récolter en eau douce, largement plus marquante qu’une morsure de la perche elle-même, qui reste inoffensive puisque la dentition de la perche ne représente aucun risque, ce sont des milliers de petites dents râpeuses, au contraire on peut la saisir en mettant le pouce dans sa gueule.

Et il y a pire que l’épine dorsale sur ce poisson zébré : l’opercule. Le cartilage qui protège les ouïes de la perche est coupant comme un rasoir, et une pointe osseuse termine chaque bord de l’ouïe, comme le confirment les fiches naturalistes qui décrivent une forte épine borde l’ouïe au niveau de l’oeil. Deux pièges en un seul poisson, donc, pour qui manipule sans méthode.

Pourquoi coucher vers la queue change tout

Voilà le cœur du geste de mon grand-père. Au repos, la perche garde sa dorsale épineuse rabattue contre le dos, presque invisible. Au repos, cette nageoire est généralement rabattue mais elle se redresse dès que la perche est active. le poisson n’a pas ses épines dressées en permanence : il les hérisse volontairement, comme un réflexe défensif, dès qu’il sent une menace ou une manipulation brusque. C’est un système musculaire de commande, pas une armure figée.

Un pêcheur qui saisit une perche de la queue vers la tête, en remontant, caresse le poisson à rebrousse-écaille et déclenche ce réflexe : la dorsale se hérisse instantanément, les rayons se plantent dans la paume à la moindre pression. Coucher la main dans le sens contraire, de la tête vers la queue, accompagne le mouvement naturel de repli de la nageoire au lieu de le contrarier. On glisse la paume sur un poisson calme, pas sur un poisson qui se défend. C’est exactement la logique que décrivent certains guides pratiques quand ils recommandent de bien soutenir le poisson et de faire attention aux épines dorsales plutôt que de le brusquer, car un carnassier énervé hérissera sa dorsale par pur réflexe de défense, comme le rappellent d’ailleurs les pêcheurs de black-bass et de silure confrontés au même comportement.

Il y a aussi une explication d’écaille. C’est un poisson râpeux au toucher en raison de la présence de petites écailles cténoïdes (recouvertes de pointes fines) et dont l’opercule est doté d’une pointe sur la partie postérieure. Ces écailles, comme celles de beaucoup de poissons, sont orientées de la tête vers la queue. Glisser la main dans ce sens revient à lisser le grain de la peau plutôt qu’à le hérisser, un peu comme on passerait la main sur une brosse à chiendent dans le sens des poils. Le geste de mon grand-père jouait donc sur deux mécanismes en même temps : le repli naturel de la dorsale et le sens des écailles. Une double intuition, transmise sans un mot d’explication, juste par la répétition du même geste sur des centaines de perches sorties de l’épuisette.

La bonne prise, aujourd’hui, sur le bord de l’eau

Sur le terrain, la technique la plus sûre reste de saisir la perche par la mâchoire inférieure, comme le confirment les guides de manipulation actuels : la perche se maintient très bien par la mâchoire inférieure. Il faut à tout prix éviter de tenir le poisson à une main au niveau de la mâchoire inférieure et de donner un angle, ce qui abîmerait l’articulation du poisson. On peut aussi glisser un pouce directement dans la gueule, sans risque puisque la dentition n’est qu’une simple râpe. Pour les plus beaux sujets, une autre option consiste à saisir le poisson par la queue, tête vers le bas, une technique que pratiquent aussi les amateurs de black-bass et de silure sur les spécimens de belle taille.

Dans tous les cas, la main doit éviter deux zones : le tranchant de l’opercule près de la tête, et la zone dorsale quand la nageoire est dressée. Il est possible d’attraper les petits sujets par la tête en mettant vos doigts derrière les opercules (attention aux épines dorsale). Une pince spécifique, la fish clip, peut aussi rendre service sur les petits sujets aux nageoires piquantes, en évitant tout contact direct avec la main.

Un détail mérite d’être connu avant de relâcher une perche sous la taille qu’on s’est fixée : contrairement au brochet ou au sandre, il n’y a pas de taille légale pour la capture d’une perche au niveau national, sauf arrêté préfectoral local venant fixer une maille sur un plan d’eau précis. Ce vide réglementaire ne dispense pas de bon sens : une perche manipulée sans brutalité, remise à l’eau vite et sans compression des ouïes, survivra bien mieux qu’une prise saisie n’importe comment, dorsale hérissée et épines plantées jusqu’à l’os. Le geste de mon grand-père, finalement, protégeait autant sa main que le poisson.