Ce matin-là, j’avais encore retrouvé trois gardons sur le flanc au fond de ma glacière, à peine deux heures après le départ. Glacière à moitié vide, bulleur branché, eau fraîche du robinet, j’avais coché toutes les cases que je croyais importantes. C’est un vieux pêcheur de brochet installé deux postes plus loin qui, en passant derrière moi, a posé la question qui allait changer mes matinées de carnassiers : « Tu as mis combien d’eau là-dedans ? »
La réponse était évidente. Pas assez. Largement pas assez.
À retenir
- Pourquoi une glacière à moitié pleine tue vos gardons en quelques heures
- La règle des 2 cm par litre que les aquariophiles connaissent mais pas les pêcheurs
- L’erreur invisible de l’eau du robinet qui agresse les branchies avant l’asphyxie
Le piège du « de la place pour nager »
L’erreur est commune, presque universelle chez les débutants à la pêche aux vifs. On garde la glacière à moitié pleine par réflexe d’économie, par souci de légèreté, ou avec la conviction floue que les poissons ont besoin d' »espace libre ». Raisonnement qui paraît logique, jusqu’à ce qu’on comprenne comment un gardon respire.
La température et l’oxygène sont deux paramètres étroitement liés : plus l’eau est chaude, plus le taux d’oxygène dissous diminue. Une glacière à moitié vide, c’est précisément le pire des cas : un volume d’eau réduit, qui monte en température deux fois plus vite, et qui s’appauvrit en oxygène à une vitesse que le petit bulleur à piles ne peut pas compenser.
Plus le volume d’eau est important, plus les vifs auront de l’oxygène dissous, même avec un bon aérateur. Cette réalité physique simple, que tout aquariophile connaît par cœur, échappe à des pêcheurs qui sortent depuis vingt ans. Moi y compris, pendant un bon moment.
Si en plein cœur de l’hiver on peut garder dix vifs dans un seau de dix litres, il en va autrement en fin de printemps et en été. Pour les conserver, il faut veiller à ce que l’eau reste fraîche et que chaque poisson dispose d’au moins dix litres. Dix litres par poisson en été. Repensez à votre dernière session de juin avec huit gardons dans vingt litres d’eau tiède, et la réponse à vos vifs mort-nés est là.
La règle des 2 cm par litre : la physique au service du gardon
Le pêcheur qui s’est arrêté ce matin-là m’a expliqué le principe avec la pédagogie tranquille de quelqu’un qui a tué beaucoup de vifs avant de comprendre. Pour éviter le stress et laisser suffisamment de place pour que chaque individu puisse évoluer sans gêne, il faut respecter une équation simple : un litre d’eau peut héberger deux centimètres de poissons. Concrètement, avec cinquante litres d’eau, on peut placer théoriquement cent centimètres de poissons, soit cinquante vifs de vingt centimètres.
Avec une glacière de soixante litres remplie aux deux tiers, soit quarante litres d’eau, vous pouvez donc raisonnablement transporter une vingtaine de petits gardons de huit à dix centimètres, pas plus. La plupart d’entre nous en mettaient le double, dans la moitié de l’eau. Le calcul est implacable.
Le deuxième point qu’il m’a pointé du doigt : l’eau du robinet. L’eau du robinet est à éviter car il lui faut quelques heures, voire quelques jours, pour évacuer le chlore qu’elle contient. Ce chlore, invisible et inodore, agresse les branchies des poissons bien avant que le manque d’oxygène ne les achève. Depuis ce jour, je remplis mon contenant directement à la rivière ou au plan d’eau où je pêche mes vifs.
Été comme hiver, la température de l’eau doit être à peu de chose près la même que celle du lieu où les vifs ont été capturés, pour éviter le choc thermique. Un gardon pris dans une Loire à 17°C puis plongé dans une glacière à 12°C sera stressé, affaibli, et mourra deux fois plus vite qu’un poisson maintenu dans ses conditions d’origine.
Glacière ou seau : bien équiper son transport de vifs
La glacière reste un excellent conteneur pour les vifs, à condition de la traiter pour ce qu’elle est : un vivier de transport, pas un simple sac isotherme. Pour le transport des vifs, rien ne vaut une grosse glacière hermétique dont le couvercle sera percé d’un trou pour y passer le tuyau d’un aérateur. Simple, efficace, reproductible à la maison en dix minutes avec une mèche de perceuse.
Les aérateurs ou bulleurs permettent un apport d’oxygène dans l’eau, et il en existe différents modèles prévus pour le transport : à piles, à branchement allume-cigare, ou encore à batterie rechargeable en USB. Le bulleur à piles reste la solution la plus répandue pour les pêcheurs en berge. Si vous pêchez en statique, emmenez un seau de contenance suffisante ainsi qu’un bulleur portable alimenté par pile ou par allume-cigare.
En embarcation, le transport des vifs peut se faire dans une glacière qui servira également de siège. Le matin avant de partir, la remplir aux deux tiers d’eau bien fraîche, au besoin avec des glaçons, permet aux poissons de tenir plusieurs heures sans qu’on s’en occupe. Cette astuce du deux tiers est plus précise qu’elle n’y paraît : elle maximise le volume d’eau disponible tout en laissant suffisamment d’air au-dessus pour que le bulleur puisse travailler efficacement.
Pour ceux qui pêchent régulièrement en barque, une alternative sans oxygénation artificielle existe également. Une pompe à environ soixante-dix litres par minute permet un remplacement partiel rapide de l’eau, assurant ainsi le maintien d’une qualité optimale sans oxygénation artificielle continue. Ce type de montage, directement alimenté par l’eau de la rivière ou du lac, constitue la solution la plus aboutie pour les longues sessions.
Ce que le stress fait à un vif avant même qu’il touche l’eau
Un vif stressé, c’est un appât compromis bien avant d’être lancé. Un poisson en manque d’oxygène nage en surface, paniqué, épuisé. Une fois sur l’hameçon, il n’a plus l’énergie d’animer le montage, de fuir, de battre des nageoires, exactement les mouvements qui déclenchent les attaques de brochet ou de sandre. On perçoit l’attaque du carnassier, mais avant cela, on constate l’affolement du vif. Sans cet affolement, plus grand-chose à attendre.
Même si les vifs ne sont pas censés passer plusieurs années dans le bac, il convient de respecter les règles de base empruntées à l’aquariophilie. Les poissons tiendront plus longtemps et seront en forme pour les parties de pêche. Cette parenté avec l’aquariophilie est souvent oubliée. Un gardon dans une glacière obéit aux mêmes lois biologiques qu’un poisson dans un aquarium de salon, il a besoin d’eau propre, tempérée, oxygénée et d’espace pour nager sans se blesser contre les parois.
Ce matin-là, après la leçon, j’ai rempli la glacière à ras, percé le couvercle, rempli avec l’eau du bord. Les gardons ont tenu toute la journée. Vigoureux, alertes, roulant sur eux-mêmes au bout de la ligne. Le sandre que j’ai sorti en fin de matinée n’a probablement pas résisté à l’appât le plus frétillant que j’aie jamais présenté. Ce sont ces détails-là, invisibles depuis la berge, qui font la différence entre une session qui tourne et une glacière de vifs inutilisables.
Sources : a-babord.com | blogtopfishing.wordpress.com