Je pensais bien faire en relâchant mes prises : cette erreur courante leur est souvent fatale

La sensation de libérer un poisson après l’avoir pêché, regard planté dans ses yeux d’acier, a façonné la philosophie de bien des pêcheurs sportifs en France. On pense bien faire. Relâcher sa prise, ce serait offrir à la rivière ou à l’étang, même à la mer, une chance de retrouver intact ce trésor vivant qu’on a eu le privilège de toucher. Pourtant, derrière ce geste empreint d’humilité, se cache une erreur silencieuse et fréquente : le no-kill mal maitrisé peut coûter la vie à bien plus de poissons qu’on ne croit.

À retenir

  • Pourquoi relâcher un poisson ne garantit pas sa survie.
  • Les erreurs discrètes qui épuisent et blessent les poissons capturés.
  • Les gestes précis qui font toute la différence pour un no-kill efficace.

Relâcher : l’intention ne fait pas tout

Lorsque j’ai commencé à relâcher mes brochets, j’étais convaincu qu’il suffisait d’un peu de délicatesse, d’un décrochage rapide, d’une main humide pour transformer une capture en un poisson « sauvé ». Un simple mouvement de va-et-vient dans l’eau, panache de bulles, et hop, le carnassier filait, disparaissant sous les herbiers. Sauf qu’en réalité, bon nombre ne survivent pas à cette épreuve. Les études menées sur différentes espèces pêchées en France, truites en première catégorie, perches des étangs, black-bass des plans d’eau privés ou brochets du marais — montrent que le stress, les blessures invisibles, l‘épuisement ou la mauvaise gestion du poisson lors de la remise à l’eau triplent parfois la mortalité comparé aux poissons jamais capturés.

Un matin, sur la Vie, près d’un vieux saule dont les racines plongent comme des doigts crochus, j’ai retrouvé un brochet mort que j’avais relâché la veille. Un léger saignement à la gueule, rien de spectaculaire. La preuve : relâcher n’est jamais synonyme de survie assurée.

Les erreurs fréquentes qui condamnent à petit feu

La fatalité ne vient pas d’un grand geste malheureux, mais d’une addition de détails : trop de manipulations, un poisson traîné sur l’herbe, un hameçon enfoncé trop profondément, ou tout simplement un décrochage trop lent. À cela s’ajoute la période de l’année. Pendant l’été, l’eau chaude accentue le stress, privant le poisson de l’oxygène dont il a besoin pour récupérer. Beaucoup de pêcheurs l’ignorent : un poisson manipule vite ses réserves d’énergie, la moindre aspersion de chaleur et d’air assèche les muqueuses, provoque la brûlure des yeux, même quand il bouge encore énergiquement à la remise à l’eau.

Sais-tu pourquoi tant de truites remises à l’eau en juillet, alors qu’on croit les voir repartir vaillantes, meurent après quelques mètres ? C’est l’effet combiné du manque d’oxygène et des micro-lésions subies lors de la capture. On ne le voit pas à l’œil nu, mais la nature, elle, ne pardonne aucune faiblesse.

Le choix du matériel peut aussi sceller le sort du poisson. Une canne trop puissante, un combat trop long, des hameçons triples au lieu des simples : tout ce qui rallonge l’épreuve fragilise la bête plus que de raison. Les filets de certaines épuisettes, en nylon sec ou trop abrasif, arrachent les écailles et facilitent l’apparition d’infections ultérieures. Ce détail, souvent sous-estimé, m’a sauté aux yeux après quelques saisons à comparer les épuisettes. J’ai abandonné le nylon pour du caoutchouc souple, et les poissons semblaient repartir moins « épluchés »…

Le « bon geste » : précision et rapidité, les seules clés

La clé, elle tient en quelques secondes et en quelques gestes. Oublions la photo souvenir si elle rallonge la sortie hors de l’eau. Les mains doivent être mouillées, jamais sèches, et les surfaces de contact limitées. Pour décrocher rapidement, l’usage d’une pince longue et fine sera ton meilleur allié, surtout pour les carnassiers à la gueule profonde. Les hameçons simples, sans ardillon, compliquent moins la vie, il m’est arrivé, sur un sandre, de pouvoir retirer l’hameçon du bout du doigt… et ces poissons-là repartent beaucoup mieux.

Même chose pour la remise à l’eau : soutenir le poisson sous le ventre, la tête vers le courant (pas à contre-courant), le laisser retrouver ses esprits. Parfois, il faudra le maintenir quelques secondes jusqu’à sentir la nageoire caudale frétiller vraiment, signe qu’il reprend la maîtrise de ses mouvements. Sur la Sorgue, j’ai vu des habitués patienter de longues minutes, presque immobiles, la main dans l’eau glacée, jusqu’à ce que la truite reprenne la rivière sans zigzag ni dérive. C’est cette patience qui sépare le no-kill efficace de la simple illusion.

Petit point régulation : prudence et adaptation

En France, la réglementation évolue : certains parcours imposent le hameçon simple sans ardillon et l’emploi d’épuisettes à mailles fines. Les tailles minimales de capture existent pour protéger la reproduction, mais certaines sociétés de pêche encouragent de plus en plus le relâché responsable sur toutes les tailles, y compris pour les truites de grande taille dont la valeur génétique est considérable. Un détail qui commence d’ailleurs à être mieux compris par la nouvelle génération d’associations agréées de pêche et de protection du milieu aquatique.

Changer son regard, changer le sort de ses prises

Relâcher ses prises n’est pas un geste isolé, c’est une responsabilité. Chaque poisson à qui tu offres la vie de nouveau mérite qu’on ajuste nos habitudes, quitte à revoir tout ce qu’on croyait acquis. Détail saisissant : une brème remise à l’eau maladroitement peut parfois souffrir pendant une semaine avant de succomber à une infection, invisible pour le pêcheur mais bien réelle pour l’écosystème. Les réflexes s’affinent avec le temps et quelques conseils échangés au bord de l’eau entre passionnés. À travers mille histoires de pêche, ce sont ces ajustements qui font la différence : sur une berge de la Loire, lors d’une sueur matinale à la mouche, ou les pieds dans la vase d’un étang de Brenne, le geste juste ne s’improvise pas, mais il s’apprend, souvent après une erreur, parfois coûteuse.

Ultime question avant d’attraper ta boîte à leurres pour la prochaine sortie : et si la valeur d’une belle prise, aujourd’hui, résidait non pas dans la photo mais dans la précision du geste de remise à l’eau ? C’est peut-être là que naît le véritable respect pour l’animal sauvage. Un respect qui, pour une fois, se joue hors du champ de l’appareil photo, entre l’eau et la main, dans le silence retrouvé du courant…