J’ai forcé au dégorgeoir sur une truite qui avait tout avalé juste pour récupérer mon hameçon : c’est le filet rouge sous les ouïes qui m’a fait comprendre ce que je venais de déchirer

Le sang qui perle sous les opercules d’une truite après un décrochage au dégorgeoir n’est jamais un détail anodin. C’est le signe que l’hameçon, avalé trop profondément, a perforé les arcs branchiaux ou l’œsophage, et que le poisson vient probablement de recevoir une blessure mortelle. Ce jour-là, sur mon petit torrent habituel, j’ai insisté trop longtemps avec mon dégorgeoir sur une fario qui avait gobé le ver jusqu’au fond de la gorge. Le résultat, ce filet rouge vif apparu sous les ouïes au moment où je relâchais la pression, m’a fait comprendre que je venais de commettre l’erreur que tous les guides de bonnes pratiques répètent inlassablement d’éviter.

À retenir

  • Un détail rouge sous les ouïes a révélé une blessure irréversible infligée en quelques secondes
  • Les branchies sont l’organe le plus fragile du poisson : une déchirure mineure peut être fatale
  • Parfois, il faut renoncer à récupérer son hameçon pour sauver le poisson

Pourquoi les branchies ne pardonnent aucune maladresse

Les branchies ne sont pas un organe accessoire qu’on peut malmener sans conséquence. Ces organes vitaux, protégés par les opercules, permettent aux poissons d’extraire l’oxygène dissous dans l’eau et de rejeter le gaz carbonique et les autres déchets métaboliques. Ce sont en fait les poumons du poisson. Autant dire qu’une déchirure à cet endroit précis équivaut, chez nous, à perforer une alvéole pulmonaire en pleine respiration. Une blessure, même mineure, infligée aux branchies peut entraîner la mort du poisson. C’est justement pour cette raison que tous les spécialistes du no-kill insistent sur un principe simple : on ne touche jamais cette zone, même par accident, même avec le meilleur outil du monde.

Le problème, avec un hameçon avalé profondément, c’est que l’appât naturel (en l’occurrence mon ver de terre) avait déjà fait tout le travail avant même que je sorte le poisson de l’eau. Les poissons avalent plus profondément les appâts naturels que les leurres artificiels, ce qui occasionne des blessures importantes entraînant des taux de mortalité plus élevés. Sur ma truite, l’hameçon en J avait glissé jusqu’à l’arrière-gorge, tout près des arcs branchiaux, un piège presque invisible tant que je n’avais pas commencé à manœuvrer le dégorgeoir.

L’erreur du dégorgeoir insisté

Le dégorgeoir reste un outil formidable, à condition de savoir à quel moment renoncer. Sur le papier, son usage paraît simple : il faut faire passer le fil de la ligne dans l’entaille, puis faire descendre le dégorgeoir dans la gueule du poisson jusqu’à ce que l’entaille prenne contact avec l’hameçon, et enfin pousser pour dégager l’ardillon et retirer le tout. Mais dans mon cas, l’hameçon était engamé bien au-delà de ce que cet ustensile peut gérer sans dégât. J’ai senti une résistance, insisté encore un peu, cru sentir l’hameçon céder. En réalité, c’est un arc branchial que je venais d’entailler.

Les fédérations de pêche le rappellent noir sur blanc : quand le poisson se trouve pris très profondément, l’utilisation d’un dégorgeoir est insuffisante et son utilisation pourrait être fatale à l’animal. Il est alors préconisé de couper le bas de ligne, sans chercher à récupérer l’hameçon, ce qui va augmenter le taux de survie du poisson. Un hameçon laissé en place, surtout sans ardillon, finit généralement par se dissoudre ou être expulsé naturellement par le poisson. C’est contre-intuitif pour tout pêcheur qui déteste laisser du matériel dans l’eau, mais c’est infiniment moins traumatisant qu’une extraction forcée. D’ailleurs, il est préférable de laisser un hameçon dans le poisson plutôt que de s’acharner à tenter de l’enlever puisque cela augmente son temps d’exposition à l’air et aggrave ses blessures.

Ce qui m’a le plus marqué, c’est la vitesse à laquelle la situation a basculé. Une truite qui se débat hors de l’eau perd des chances de survie à une allure vertigineuse : des études sur les truites démontreraient que le taux de survie serait à 62% pour les poissons exposés à l’air pendant 30 secondes et tomberait à 28% pour les poissons exposés 1 minute. Entre le temps de sortir le dégorgeoir de ma poche, de l’ajuster, d’insister, j’avais probablement largement dépassé cette minute fatidique. Une leçon amère, mais utile pour la suite.

Les réflexes qui évitent d’en arriver là

Depuis cet épisode, j’ai changé quelques habitudes qui, avec le recul, relèvent du bon sens le plus élémentaire. Le ferrage rapide en tête de liste : plus on laisse le temps au poisson d’avaler l’appât, plus le risque d’engamage profond augmente. Passer à des hameçons circulaires quand on pêche au vif ou au ver change également la donne, puisque ce type d’hameçon permet d’éviter de ferrer un poisson dans les branchies ou dans l’estomac et d’ainsi assurer sa survie à la remise à l’eau. Une étude citée par plusieurs guides de pêche va même plus loin : une étude a démontré que les bars attrapés avec des hameçons circulaires ont 11 fois plus de chances de survivre que ceux attrapés avec des hameçons en J.

Trois gestes simples limitent aussi la casse, même quand l’hameçon a été avalé plus loin que prévu :

  • Garder le poisson dans l’eau, épuisette à petites mailles sans nœud, pendant toute la préparation du décrochage
  • Se mouiler systématiquement les mains avant tout contact pour préserver le mucus protecteur de la peau
  • Couper le fil sans hésiter dès que le dégorgeoir rencontre une résistance anormale, plutôt que de forcer

Sur certains cours d’eau, ces précautions ne relèvent même plus du choix personnel. La pratique du no-kill peut être imposée par arrêté préfectoral, et les résultats parlent d’eux-mêmes : sur la Selle, cette pratique réglementaire a permis de multiplier par 15 les densités de truite fario. De quoi relativiser le petit sacrifice d’un hameçon coupé et laissé dans la gorge d’un poisson, face au bénéfice global pour la population piscicole.

Ce qui reste gravé, c’est cette image du filet rouge sous les ouïes, preuve visuelle d’une erreur de patience plus que de technique. La prochaine fois qu’un poisson résiste au dégorgeoir après deux ou trois tentatives franches, le bon réflexe n’est pas d’insister plus fort mais de sortir la pince coupante. Un hameçon rouillé qui se dissout en quelques semaines dans l’estomac d’une truite fait bien moins de dégâts qu’une déchirure branchiale infligée en trente secondes de trop.